lundi, 06 juin 2011
Ruines (part I)
Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s'anéantit, tout périt, tout passe. Il n'y a que le monde qui reste ; il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités.
DIDEROT, extr. Salon de 1767
Un autre monde en ruines peut encore se visiter en cliquant sur l'image
Ce qui fût, fait rêver, annonce déjà ce qui sera ou plus exactement ce qui ne peut plus être. Chacun creuse à son avantage, un sentier patient sans cesse encombré. Mais l'humain sait narguer ses ruines. L'architecte Bélanger, spécialiste en "bagatelles" et autres "folies", acquiessa à l'idée d'imiter parfaitement les ruines pour les jardins du comte d'Artois, de B. de Saint James, ou de Marie-Antoinette qui raffolaient de cette mode là : on inventa des chemins, des bosquets avec des ermitages envahis de fausse vieille mousse ou ornés de quelque statue de Vénus artificiellement érodée par le temps, la représentation ou reconstruction presque à l'identique d'un univers souvent hybride naquit sans doute du profond désir de relier divers passés et de réveiller le rêve d'anciennes civilisations adorées. La ruine est devenue factice et quelquefois "fabriques", c'est loin d'être une nouveauté, on se souvient de l'architecte Ledoux qui donna à ses créations un magnifique aspect enseveli, c'était une forme de signature, la marque d'une altérité, qu'on appelle aussi 'griffe", on se souvient du genre que Boullée nommait à son tour "Architecture ensevelie", l'origine de ce genre doit être sans doute à chercher dans les tableaux des ruinistes, qui familiarisèrent l'oeil aux proportions des édifices à demi-enterrés, réduits à leur seul couronnement. L'ensevelissement se lit encore sur des gravures, vertigineuses, ces pièges énormes, tendus par Le Piranèse, symboliques et vraies carceri, dont nul regard ne sort indemne, un monde à la mine de plomb efface l'Homme, lui fait perdre l'équilibre, il glisse à son oreille un bourdon qui jamais ne s'arrête. Il ensorcelle l'esprit, sa beauté toxique, ruinerait la texture même de sa parole ; jusqu'à ce que le doute l'enferme ou l'oblige à se taire.
Nous entrons dans le corps des ruines avec la joie naïve de ces enfants qui jouent aux explorateurs collectionnant joyeusement le fruit de leurs trouvailles. Les enfants aiment exhumer ensemble. Deux ou trois consonnes, trois syllabes, qui lentement ravagent les jeux de l'alphabet, les hommes en meurent dès la plus tendre enfance, ce mal les tient depuis le temps où ils étaient explorateurs. Un jour, ça devient intenable, ce reflet à la source ne reflète plus rien de ce que étions au plus beau de nos jours si loin de ce que nous croyons être aujourd'hui puis vient l'emprise d'un autre leurre. Nos rêves ruinés abordent les jours maussades, la réalité nous reprend au centuple ce que nous lui avons donné. Ce qu'elle pourrait nous accorder, nous le payons un prix qui n'est plus à notre mesure. L'esprit refuse. L'âme se délabre. D'une lettre s'échappe la longue plainte, qui signe en bas de page, le contrat de cette trahison, c'est la réfutation de toutes parts, le refus de ce que nous sommes devenus -" non sincèrement, je ne voulais pas devenir cela, je ne voulais pas mais je n'ai pas pu faire autrement..."-
Je ne voudrais pas voir nos visages en plein jour, face à face, têtes à claques dont le sourire ment. La ruine c'est cette vélléité en nous, et ces pensées si tristes qui reviennent chaque soir, comme le regret d'avoir perdu son temps. Les paysages ruinés des uns envahissent ceux des autres ou bien leur accordent une prolongation mais si brève, vaut elle la peine qu'on s'y attarde ? Quand de nous, rien ne tient, plus rien ne reviendra jamais de ces grands enthousiasmes qui nous tenaient à coeur et vivants, nous allions à tâtons fragiles mais avec grâce. Nous grandissons sur des ruines parmi les objets périmés, nous naissons ruinés, assiégés, hantés par les cauchemars, et les visions exquises d'un futur que la ruine permet.
Le caractère allégorique des ruines nous viendra toujours par fragment, nous y projeterons nos désastres collectifs, personnels, et l'éternel tourment de savoir que notre vanité mérite un grand détournement collectif qui serait le dernier rempart contre l'effroi personnel, nous consentirons de toutes parts à vénérer nos ruines, en attendant qu'une vague prochaine vide notre sang sur la pierre et que la nouveauté revienne, par delà ce déni prodigieux, un grand pas en avant, augurera peut être le nouveau parcours. Nous le lirons un jour au dos d'une carte postale datant du mois de Juin 2080 où nos descendants poseront debout, bras croisés, devant les ruines de la Tour Eiffel, un sourire effrayant, sur les lèvres. Qu'avons nous dit ? Nous qui savions...
Enfin, je pense au Tome I du "Panégyrique", ce bouleversant opus mémorialiste de Guy Debord paru environ vingt ans après "La société du spectacle", soit juste cinq ans avant sa mort. Déjà Debord contemplait les ruines comme le terreau sur lequel il eût été un temps possible de s'élever...
Dans le quartier de perdition où vint ma jeunesse, comme pour achever de s'instruire, on eût dit que s'étaient donné rendez-vous les signes précurseurs d'un proche effondrement de tout l'édifice de la civilisation...
Debord anticipant sa postérité citera le grand poète Omar Khayyam, qui lui passera le relais, entre la rue Du four et la rue de Buci :
"- J'ai noyé ma gloire dans une coupe peu profonde, - et j'ai vendu ma réputation pour une chanson." Qui pourrait, mieux que moi, sentir la justesse de cette observation ? Mais aussi, qui a méprisé autant que moi la totalité des appréciations de mon époque, et les réputations qu'elle décernait ? La suite était déjà contenue dans le commencement de ce voyage...
Photo : La menuiserie de la rue G.Bussière, jouxtant d'autres ruines rue Melzet à Villeurbanne. J'ai forcé un verrou aussi vague que le terrain soit disant interdit au public, le verrou m'a fondu dans la main, je suis entrée à l'intérieur de l'atelier pour y photographier le bureau du menuisier. C'était au début de cette année, aujourd'hui, la porte a sauté elle a été murée, et par les trous qu'on ne pouvait colmater un grillage a été posé à travers on peut encore regarder, la menuiserie à toit ouvert et des herbes malades, jaunes et hautes ont envahi le lieu, le fauteuil du bureau est bouffé, par les oiseaux et par le temps. Dans quelques mois, il y aura là, une tour de plusieurs étages, et des garages souterrains. Ce lieu n'aura plus de mémoire.
© Frb 2011
22:23 Publié dans A tribute to, Art contemporain sauvage, Arts visuels, Balades, De la musique avant toute chose, De visu, Impromptus, Le nouveau Monde, Le vieux Monde, Mémoire collective, ô les murs ! | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ruines, altération, diderot, guy debord, pierres, humanité, déni, débris, trahison, architecture, vieux monde, nouveau monde, déclin, regrets |
|
Imprimer





Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://certainsjours.hautetfort.com/trackback/3670947
Commentaires
je lis votre billet et j'ai dans la tête les images du film "La route"de John Hillcoat (superbes photos de ruines et de désolation)) vu récemment à la télévision c'est rude mais superbe
j'y pense tout le temps...
Écrit par : catherine L | vendredi, 10 juin 2011
Répondre à ce commentaire@catherine L : John Hillcoat ! si je ne m'abuse, c'est bien celui qui a réalisé des clips musicaux pour Nick Cave ? (Entre autres ?) Dont un, mélange d'une beauté troublante et de monstres effrayants ("rude et superbe" comme vous dites, sur un tout autre thème, je vous l'accroche ci dessous ):
http://www.youtube.com/watch?v=2dZGNFEseB0&feature=player_embedded#at=12
Je n'ai jamais vu "la route", du coup vous me donnez sacrèment envie de le visionner, j'espère qu'il n 'est pas introuvable... J'apprécie qu'un texte puisse faire penser à un film , filmer c'est de toute façon moins stérile que l'écriture, un paradoxe : les ruines manqueront toujours de mots, la route va bien aussi avec la désolation quand elle ne la montre pas elle la suggère elle en est en même temps l'avant dernière solution, quand tout est ruines, vient la ligne de fuite, sans but précis, sans suite : filmer -voire, enregistrer les ruines- (j'y pense de + en + à mon humble niveau). Merci de votre visite (avec une somptueuse reference!)
Écrit par : frasby | vendredi, 10 juin 2011
Répondre à ce commentaireje me demande ce qu'en diront les archéologues dans 1000 ans ?
Écrit par : alex | dimanche, 12 juin 2011
Répondre à ce commentaire@Alex : Dans 1000 ans ? C'est pas que je veux plomber l'ambiance, mais dans 1000 ans, je ne sais pas si les archéologues ... Enfin bon.
Selon les chercheurs de l'Université de Calgary (Centre canadien de la modélisation et de l'analyse climatique du ministère de l'Environnement), il paraît que zones côtières seront inondées et que la masse terrestre va rapetisser, que le niveau de la mer va augmenter d'au moins quatre mètres, (seulement !) peut être que nos archéologues feront des tournois de natations, chasseront l'espadon à Venise. Non je plaisante... Tu poses là une question qui donne un sacré tournis.
Écrit par : frasby | dimanche, 12 juin 2011
Répondre à ce commentaireÉcrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.