mardi, 14 juin 2011
Les Trois Grâces et les dits d'un don (part 1)
"La grâce plus belle encore que la beauté..."
JEAN DE LA FONTAINE
Dans une société, on ne sait pas, au bout d'un moment, on ne sait plus, qui fût le premier à donner puisqu'il n'y a pas de différence, entre la valeur d'un service donné et celle d'un service rendu. Dans nos sociétés, le don n'est pas dénué d'intérêt, à tel point qu'on en vient souvent à penser que la gratuité pourrait être suspecte, mais dans le don en général qui se doit d'être sans arrière-pensée, l'intérêt existe, pourtant. Il est infiniment plus libre, il invite sans obliger, toutefois, pendant le temps où on ne rend pas, il y aurait comme une dette ou juste ce besoin d'équité (de rendre) qui participe à la vie même du lien, et pourrait l'"engager" davantage. Si le don se transforme en échange, il permettra d'étoffer plus sûrement le récit d'une histoire à venir. Plus que la dette, c'est l'engagement (l'envie réciproque, besoin de partager, pleinement) qui peut-être un jour resserrera ce lien, en révèlera l'intimité, la profondeur, le projet, etc... (A l'origine, insoupçonnables). Le don pose un signe concret. Ce geste au départ, sans calcul, souvent discrètement adressé, ouvre déjà à l'entretien du plus secret désir d'un lien.
En parallèle des relations marchandes, impersonnelles, il y a l'amitié ou l'hospitalité, elles constituent la base du don. Ce mot d'hospitalité renvoie bien sûr, à l'hôpital, qui dès le XVIIIem siècle prit une réelle dimension d'enfermement. A l'approche de la maladie ou de la mort et particulièrement dans l'enfermement, notre relation au vital se trouve exacerbée et le don est vital pour maintenir le sens de l'existence humaine, d'où son importance, stricto sensu dans le domaine médical, avec le don d'organes. Les gens qui ont reçu des organes le vivent pleinement mais ils craignent souvent et refusent plus souvent encore, de rencontrer la famille du donneur, dans ce cas le don est identitaire nous reviendrons peut-être un jour sur ce thème fascinant du don d'organes qui inspira tant de créateurs.
Le don est d'abord un cadeau, (évidence), la première question qui vient à l'esprit de quelqu'un désirant offrir un cadeau est un souci léger qui a son importance : "Mon choix va-t-il plaire à l'autre?", souci de séduction au sens large, il y là encore de l'identité et surtout de l'identique. Le cadeau est un trait d'union, il esquisse un hypothétique rapprochement. Un cadeau qui plaît passera forcément par la reconnaissance de l'autre, il n'est ni drastique ni trop prévisible. On peut s'intéresser ensuite au mot "cadeau", sorti d'un papier qu'on déchire, dans le cadeau emballé, il y a toujours comme une épiphanie du don. L'idée d'un voile soulevé dans une certaine excitation. Pourquoi les cadeaux sont ils si souvent emballés dans des papiers soignés, chatoyants avec des rubans frisottés ? Dans l'étymologie du mot "cadeau" il y a "caput" (tête) puis "capdel" (chef, homme de tête, "capitaine"), mais ce sont aussi de grandes lettres richement décorées, ou lettres capitales des enjolivures dont on ornait les livres au Moyen-Age, on les appelle encore aujourd'hui lettres ou initiales cadelées, elles ouvrent la page d'un manuscrit, au commencement d'un récit, c'est une enluminure, on voit dans l'étymologie que cette notion décorative n'est au final pas si superficielle, elle vient au contraire approfondir la réalité d'un fond et d'une forme étroitement intriqués, qui se trouvaient dès l'intention, à l'origine du don.
R. Barthes dit dans "Fragment d'un discours amoureux" que le cadeau est "attouchement", il renvoie à la sexualité, certes, on le savait, il évoque une troisième peau qui unit et nous pare d'autrui tout autant qu'il connote avec une certaine mise à nu.
Le cadeau est attouchement, sensualité, tu vas toucher ce que j’ai touché, une troisième peau nous unit. Je donne à X… Un foulard et il le porte: X… me donne le fait de le porter; et c’est d’ailleurs ainsi que, naïvement, il le conçoit et le dit.
A la fin du XVIII em siècle, le cadeau se rapproche du galant, (un sujet libre), il signifie aussi donner un festin en l'honneur de quelqu'un, la dimension sémantique devient celle du partage simultané comme lors d'un banquet. Il y a d'autres synonymes comme "étrenne" on pensera aux antiques "Saturnales" ces grandes réjouissances célébrant le règne de Saturne qui fut appelé l'âge d'or, un temps où des sujets paisibles étaient gouvernés avec douceur, équité et dont certains tableaux représentant ici ou là une ronde, rappeleront cette danse (ou guirlande) également figurée, dans les oeuvres évoquant les "Trois Grâces" (Voir un second volet à venir). Afin de célébrer la mémoire de cet âge perdu si heureux, Rome instaura les Saturnales qui auguraient aussi le commencement de la nouvelle année, inversant l'ordre (social), un court temps, l'autorité entre maîtres et esclaves se trouvait entièrement suspendue, un peuple entier entrait dans la gratuité de ses liens et de ses échanges, offrait aux dieux des amulettes, le don entre humains devenant l'espace d'une parenthèse, synonyme de "présent", à tous les sens du terme, il permettait aussi l'équilibre et peut être la survivance d'une société basée sur un autre principe. Les étrennes sont des dons de passage, mais on trouve là encore une ambivalence, la notion de "passage" ramenant au "passé", le don serait aussi un temps qui contient tous les autres, le mot "étrenne" ménera logiquement à son verbe "étrenner" (quelque chose de nouveau par exemple), "inaugurer", ce qui fait sens au présage d'un éventuel avenir. "Avoir l'étrenne d'une femme" signifie joliment "la déflorer", ce terme gracieux est aujourd'hui passé en désuétude, mais toujours l'idée de commencement domine ouvrant aux récits, en d'infinies possibilités qui ne pourront jamais s'écrire sans réciprocité, ni anticiper leurs chapitres et toutes leurs conséquences...
A SUIVRE...
(A venir prochainement, quelques notes plus précises sur le thème des "Trois Grâces" plus une évocation (légère) d'un tableau de Rubens, dont je dépose, pour le plaisir, un petit avant goût ICI...)
NOTA et PHOTO : Ceci n'est pas une fable de La Fontaine. Quoique... (Voir plus loin, l'exact intitulé de l'oeuvre), il s'agit d'une sculpture d'un auteur inconnu par la plupart des promeneurs, du nom de René Beclu, (né en 1881, mort à l'âge de 32 ans), les "Trois Grâces" en marbre blanc, se cotoient aisément au seuil d'une des nombreuses entrées du parc (celle-ci longe les serres au niveau du lycée du Parc exactement). Les dames (trois jeunes vierges, dit-on) posent dans (et devant) le plus simple appareil, jurant un peu avec l'harmonie coutumière des "Trois Grâces", (nous y reviendrons ai-je dit), nommées "charites", dans la mythologie grecque, assimilées aux Grâces par les romains, elles étaient les déesses qui personnifiaient la vie, l'ardeur, surtout la séduction, la beauté, la nature, la créativité et les forces fécondes, toutes ces choses humaines intenses et pleines (dont nous raffolons, il me semble). Cette sculpture n'adhère pas pleinement à son titre (et pour cause), elle montre une femme écoutant en souriant le secret de son amie tout en mettant à l'écart la troisième, l'oeuvre reste formelle, anecdotique, fidèle au style du XIXe siècle. C'est une sculpture, juste jolie, qui ouvre telle une lettre cadelée l'accès du jardin de plein air. L'oeuvre installée en 1913, fût restaurée en 2005, elle tourne paradoxalement le dos au jardin botanique, le titre exact de la sculpture s'intitule (nous y sommes !) : "Le secret" mais, fût rebaptisée (on dit que c'est par les lyonnais), "Les Trois Grâces", c'est resté tel, "Le secret" désormais dort un peu (au secret), malgré toutes sortes de progrès, au fil des siècles on ne sait toujours pas lire sur les lèvres des demoiselles en marbre...
© Frb 2011.
12:44 Publié dans Arts visuels, Balades, De visu, Le vieux Monde, Mémoire collective | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : les trois grâces et les dits d'un don (part 1), le don, le cadeau, grâce, offrir, lien, amour, amitié, identité, identique, le secret, les trois grâces, gratuité, jean de la fontaine, roland barthes, statues, sculpture, humanité, balade, parc de la tête d'or, lyon, initiales cadelées, mythologie, étymologie |
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Commentaires
Cette oeuvre m'est très familière, autant que les serres chaudes où nous allions réviser les maths ou notre latin avant l'heure des cours d'hiver, ou encore que les éléphants que nous allions regarder danser d'une patte sur l'autre entre midi et deux, le printemps venu. La retrouver sur votre blog alors qu'hier matin je la revoyais pour de vrai en clopinant du lycée au lac (pèlerinage, pèlerinage), ça me fait drôle. Les trois grâces, je les ai connues dans tous leurs états, ensoleillé, pluvieux, brumeux, crépusculaire ou matinal, bref, du familier : et pourtant je ne savais rien de ce Béclu, vous dire !
Merci biaucoup pour votre organique lien. Ces statues qui ont notre apparence, d'organes n'ont que nenni. Preuve qu'en réalité, c'est bien plus à nos organes qu'à notre apparence qu'il nous faut tenir. Le contraire de ce que prône cette putain de société, du spectacle et de tout un tas d'autres merdes.
Bien à vous en ce grisailleux mais doux soir de jeudi...
Écrit par : solko | jeudi, 16 juin 2011
Répondre à ce commentaire@Solko : Merci. je trouve votre commentaire très beau, c'est assez touchant de lire que les jeunes filles et les jeunes garçons dont vous étiez, révisaient les maths et le latin dans les serres (ils ne faisaient rien qu'à réviser, vous êtes sûr ? :) la moiteur et l'odeur de ces serres, sont encore un autre poème... Ces grâces me sont familières aussi, autant que l'éléphant (snif)....Cette oeuvre (pas l'éléphant, les grâces) a quelquechose de si accueillant, je ne sais pourquoi les gens l'aiment bien, peut être parce qu'elle est à notre mesure, c'est pas un chef d'oeuvre sidérant, elle sont là, les grâces à la bonne place, c'est bien comme ça, ce qui me fait drôle c'est qu'hier matin, fût un rare où je ne suis pas allée au Parc, j'aurais pu vous croiser c'eût été sympathique, de clopiner sur un banc ou à la guinguette. Les grâces par tous les temps même sous la neige, oui moi aussi, du familier c'est ça mais pour Béclu, ça me surprends moi qui croyais qu'il avait bien connu Marcel Rivière, (en guêtres courtes) nous voilà dans de beaux draps, parce que les gougouls, ils ne le connaissent pas, même en râclant au fin fond de dame internette (pas plus de béclu que..) Béclu/Godot même combat. Heureusement qu'il existe encore quelques livres, n'est ce pas ? :) Pour l'organique lien, de rien, ça se prêtait bien, les statues ont peut être comme nous (quand je dis "nous" lisez, "nous les humains' les statues ont peut être un coeur de pierre, en mieux que celui des humains, alors ça peut créer des liens (on peut se confier par exemple - comme un Alceste à son saule - sans craindre les ragots, (toutes ces saloperies qui se galvaudent ici et là), pour les organes vous avez sans doute raison, bien que je suis sûre que nos organes se reflètent toujours un peu dans les apparences, mais ce que prône cette société n'aide pas, ce n'est pas seulement le pouvoir de l'apparence, c'est la division de tous, la séparation, qui fait avancer le désert, d'un côté des conditions de vie soit disant "normales" de plus en plus oppressantes, de l'autre l'hyper volonté d'une hyper santé pour tous, le contrôle des corps, les photos de mourants sur les paquets de clops et l'hyperlexomilisation des esprits, la valiumisation légale des âmes et puis l'euro million, l'inter marché, le kit piéton, téfin, enfin quoi, un tas de merde, nous sommes d'accord. Bien à vous itou, puissiez vous aimer un peu le gris doux du jeudi (le grsxdiou du jdieu) sans que vous vienne le mal du soir...
(Lam du siro pondra)^^
Écrit par : frasby | vendredi, 17 juin 2011
Répondre à ce commentaire" c'eût été sympathique, de clopiner sur un banc ou à la guinguette" Ce n'est que partie remise car l'air du parc, je le sens, risque de m'y attirer souvent tant celui de la ville me parait dorénavant rare et fétide...
Écrit par : solko | vendredi, 17 juin 2011
"nous les humains " hum hum !!allez donc voir chez moi!!!vous allez être édifiée !!!
Écrit par : catherine L | vendredi, 17 juin 2011
Répondre à ce commentaire@catherine L. Ah oui, bravo pour votre visuel mais le reste est effectivement édifiant, bientôt ce genre de réflexion fera partie du folklore, français, tout est monstrueux dans ce pays en ce moment, je préfère encore Brigitte Bardot quand elle disait (je cite de mémoire) que "les bébés phoques étaient des êtres humains comme les autres" Il ne faudrait s'informer que chez vous.Qui est cette affreuse Brigitte ? Jamais entendu parler (ça me laisse une marge d'ignorance bienheureuse). je pense à une chanson, j'abhorre henri salvador mais pour Jean Yanne , édifions ! édifions ! :
http://www.deezer.com/listen-2420938
Écrit par : frasby | vendredi, 17 juin 2011
Répondre à ce commentaire@solko: "fétide et rare", oui, ça... Au fil des ans c'est de pire en pire et en été, il me semble que le rare de l'air de Lyon est juste irrespirable, ainsi on lira dans les réclames vantant la ville de Lyon, que le Parc est je cite "le poumon de Lyon", pour une fois qu'une réclame ne mentira pas. Je vous dis à bientôt; Solko, peut être au hasard des clopines et des grâces, pour l'heure , je vous souhaite un presiralbe dimase ...
Écrit par : frasby | samedi, 18 juin 2011
Répondre à ce commentaireOh Frasby, quelle merveille! J'écris ces mots en écoutant la voix de Jean Yanne que vous avez mise en lien -!- , je ne connaissais pas cette chanson, ce "nada de brigida" de Jean Yanne!!! Bon, là Henri Salavador est supportable quand même...mais je comprends: quand il chante Zorro est arrivé il me démoralise pour la journée. Sinon les trois grâces en marbre sont charmantes. Un jour il faudrait se pencher sur ces sculptures qui semblent tourner le dos à quelque chose, vous avez raison. Mais c'est affreux aucun exemple ne me revient. Merci pour Jean Yanne! Votons Jean Yanne...ou René Coty, dirait Solko.
Écrit par : Sophie | samedi, 18 juin 2011
Répondre à ce commentaire@Sophie : Merci, pour l'enthousiasme. Oui Henri Salvador est supportable quand c'est pas lui qui chante, ici on ne le reconnait pas alors grand bien nous fasse, mais cette version n'est pas l'originale, celle de Jean Yanne est nettement plus plus "gueularde", à quelque détail près la fin est graveleuse noire comme on aime, je l'ai quelque part et ne la retrouve plus "Zorro est arrivé", non ça c'est horrible, ça fout trop le cafard vous rajoutez la "chanson douce" et "minnie petite souris" et c'est la dépression nerveuse pour la semaine sinon les trois grâces, ben oui, on s'y est attachés (même Solko) pourtant ce n'est pas une sculpture renversante, dans le parc, le quelque chose, c'est le jardin botanique un des trucs les plus beaux du parc (quand je dis "truc" lisez supertruc), ce qui est un non-sens mais au parc wce ne sont pas de Vraies "trois grâces", les vraies trois grâces forment en général une ronde bon, ça sera dit un petit peu dans le prochain billet... En attendant votons contre Henri salvador pour Jean Yanne, votons les grâces, votons rené Coty, moi je voterai pour Paul Deschanel, tombé de la fenêtre du train à destination de Montbrison, il s'en sortit indemne (vous voyez que les grâces sont pas loin), en pyjama c'est quand même plus près des gens qu'une rolex ou qu'une suite dans un sofitel, mais je m'égare... Belle journée à vous Sophie.
Écrit par : frasby | samedi, 18 juin 2011
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