mardi, 31 janvier 2012
Dix petits tableaux (IX)
Neuvième tableau : Né divin de l'unique
Il était une fois, dans un lointain, pays ; des calendriers différents qui dissimulaient les chiffres des mois longs et courts dans les motifs des étoffes. C'était ailleurs, avant les vagues. Ailleurs, au temps qui ne dit rien.
Vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
[...] ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
(ce qui s'appellait, dans un pays là bas, ukiyo-e)
C'était avant le retour des prophètes, avant les soirées french-cancan, avant la vie domestique, avant les coqs en pâte, au delà des petits arrangements entre amis. C'était avant les accolades, juste avant l'asphyxie. Nous vivions la parade, telle un grand idéal, (qui ne le reste jamais très longtemps) des images idéales ? (vive le cyclisme !), le développement des produits dérivés du pétrole, (de l'ADN et tutti) prospérait, on avait bien la preuve que notre part humaine, enfin épanouie fabriquait "des gens bien". Ensemble, et par la grâce du cinéma parlant, nous devenions "quelqu'un", nous formions une famille puissamment précédée. Ces projections diverses illustrant le célèbre proverbe enfantin : "c’est çui qui l’dit qui y est", étaient employées, mine de rien, via d'onctueuses proximités comme des armes, à tous les niveaux, jusqu'aux buts les moins avouables.
Tu désirais règner, tu règnes. On voit se déployer sur d'importants rivages, les inquiétudes d'hier, puis l'art de rassurer, mené par un cortège. Notre histoire, tes hommages, dans ce carré privé précisent et rafistolent le noeud d'ajut, quand la menace devient un refrain populaire, le capiteux désastre, caché derrière l'image présente un monde fini. Rien ni personne ne lache. Pour l'instant, tout abonde. Il y a de l'or dans l'air.
Derrière les grilles du parc, on l'entend ta musique, qui nous charme sans trêve. Elle glisse en vents contraires nous inscrit dans sa ligne, barrant les perspectives d'un secret hors du cadre. Les orchestres s'installent dans la fine fleur humaine : "la beauté intérieure", "l'intelligence du coeur" etc... Un épatant canal dérivé des produits de la démocratie ; avec l'air plus sérieux, quelques porte-drapeaux équilibrent les conquêtes sur fond océanique, ils abordent sans complexes, la sphère des sentiments personnels, émouvants. On s'interroge pourtant, on ne pourra pas être sûr de préserver ses nerfs, au delà de cinq ans. De souci en soucis, la corde sensible est prête, traitée jusqu'à l'oubli, une poignée d'âmes s'en va nous chercher le frisson, de quoi aimer les gens si abstraits qu'à la fin ils s'effacent. Pas besoin de faire courir le vent déjà, le mouvement de quelques-uns, anonymes ou cachés dans des coins, prend une longueur d'avance. Pour l'heure, tu camoufles tes cibles, afin de réduire la distance entre toi et les gens. Si on était ailleurs peut-être en d'autres temps, on donnerait volontiers ses voix à l'oiseau-mobylette et enfin, on serait soulagé de livrer l'extension de la lutte au silence.
Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. (1)
La voilà révélée la forme du chemin, tu la tiens dans ta main, la joie de ton pays, tu ordonnes l'entité qui souffre et qui se donne, tu es ce héros de l'étoffe, ce "copain" qu'on embrasse et qui range les braves gens dans son coffre, tu bats avec le vent la peine que l'on se donne et la valeur-travail, nous ravive le coeur, tu voudrais posséder la chose la plus partagée au monde. C'est vrai, on t'appartient, tu le dis haut et fort "Les gens ne veulent plus... Les gens ont besoin... Les gens n'en peuvent plus...". Tu parles comme nous, à force, tu sais bien que les gens ils ne croillent que ce qu'ils voillent. Mais tu parles de qui ?
Le spectacle agencé en triplette de couleurs, du bleu écopant son naufrage, du blanc plus ou moins gris, du rouge, à notre table, le petit cru piqué, chaque jour tu deviens légataire de cette chose la plus désirée au monde. Pourrais-tu nous l'apprendre ? Entre les réjouissances et ces maisons qui penchent, tu remues ton poing dans la plaie, tu as tellement tout remué que tu es devenu plus vrai que vrai abreuvant chaque jour tes compatriotes avec une grosse cuillère d'amour, à nous confier les repentances et tes métamorphoses, à goûter sincèrement les plats de la cantine avec tes nouveaux copains ouvriers, à frotter le pain quotidien dans le même caquelon que celui de ton voisin, le petit, le sans grade. Ca suffisait pour avoir une idée de la souffrance des petits bonhommes de chemins, ces histoires, là, dans le creux de ta main, résonnaient d'assez loin et tu n'étais pas le seul à revenir de l'envers... Nous, on a cru à tout, (pas moi), à présent on essaie de voguer sur la mer, on traverse les miroirs, plus besoin d'artifices, pourtant, sur la photo, t'avais l'air sympathique, limite attendrissant, dans ton grand bermuda, un bermuda d'amour monté sur des turbines qui faisaient fonctionner cinq ou six cerveaux en même temps.
"Napoléon aussi ..." (Cliquer sur les divertissements)
On t'a regardé faire, on se relève, une fleur entre les dents, et dans le quartier quadrillé de barrières, on a vu toi, les autres, et tout en bas la plèbe. On ne sait plus combien de temps on est resté à t'écouter. On a dû perdre le fil, quelque chose à côté, marmonnait "de loin on dirait Melle Murielle, cette fille qui se dandine là devant", une groupie rose fuschia accrochée au bras du Docteur Guy Baudroit autant que ça pourrait être n'importe qui accroché à ce qui reste. On a suivi les pompons les flonflons jusqu'à l'aube, on ne sait même pas pourquoi. On s'est enfoncé dans la nuit, là où c'était marqué "Entrée". Des artistes ? tu rigoles ? A part ceux des galas, faut voir comment ils vivent, heureusement tu les recadres comme les autres, grâce à la belle valeur de l'Homme.
Le palais a replié les passerelles. On a contourné, détourné. On a évité la barrière. Le palais tout petit est parti en fumée. On sortait d'un drôle de système, fatigué par les jeux et les rires préenrégistrés. On s'est endormi sur du lierre et, ça a recommencé. On retrouvé dès l'aube, ces gens qui tiraient des brouettes, amenaient, portaient tiraient, avant, arrière ; des gens qui poussaient les portes des supers. Des supers gens. Tu es allé les flatter. Tu as dis comme ton adversaire, tu as dit "J'aime les gens". Ils ont sorti leur porte-monnaie. Tu as "Ah non non ! je ne veux pas de votre argent, je veux surtout votre amour, siouplé, j'aime les gens !". Tu voulais changer le monde. Tu voulais, pourquoi pas ? Mais les gens, ils t'ont répondu sincèrement qu'ils étaient désolés, ils auraient bien aimé l'amour, et puis le changement, mais ils n'avaient pas le temps.
Ensuite, on est sorti. A force de tirer sur la chaîne, on a vu le grand panneau : Février. On était arrivé. Dans quelques semaines ce serait encore la guerre, le pays se fortifiait, on s'imaginait rescapé. Je te fiche mon billet, personne, absolument personne, n'échappera à tout ça. Les lieux isolés ne l'étaient plus, et ceux qu'on avait autrefois aimés ne nous connaissaient plus, veillant à conforter leurs aises, tout pareil que les grands. Le bonheur réclamait son lot de concurrents.
http://www.davidshrigley.com/photo_htmpgs/coconut_shy.html
Je me suis mise à ta page, tu m'as emmenée au parc, tu regardais les flonflons, les pompons, que chacun essayait d'attraper sous les bâches des grands chapiteaux, tu étais fasciné, le spectacle était beau, le docteur Guy Baudroit représentait la jeunesse, tu regardais ta montre offerte par l'oncle Edmond : une seule aiguille, remise à son horaire unique, tu paraissais heureux pour une fois, d'arriver pile à temps, c'était ton heure, à toi, avec un but, un vrai, aller jusqu'à ton objectif.
On a marché longtemps. La maison des Chausson n'y était plus, la guinguette était transformée en magasin de lunettes, des agents de la sécurité nous fouillaient c'était devenu normal, on se laissait faire, on souriait. Ni les époux Chausson, ni même la Tante Yvette, n'avaient songé à nous prévenir... On n'entrait plus au parc sans sa pâte à papiers. On crût voir la silhouette de l'Alphonse déguisé en Mickey, Madame Chausson, à l'entrée du palais déchirait les billets, son mari la suivait comme un bon gros toutou, on a fait des grands signes pour qu'ils nous laissent entrer, ils ont tourné la tête de l'autre côté. J'ai dit "on nous oublie, t'as vu ? - "Quoi, ta vue ?". Tu ne voyais rien. J'ai répété. - "ils nous ont oubliés". Tu ne savais pas de qui je parlais.
Musique : SarkoDisco (Chaooch, QI:0, Djon) by boomshakthi via Soundclound
Citation (1) : Charles Baudelaire, extrait de petits poèmes en prose in "Le spleen de Paris" 1862-1869
Photo : Les spectateurs, ou vedettes (c'est pareil) surpris en flagrant délit de quart-d'heure (de célébrité).
© Frasby 2012.
16:21 Publié dans Actualité, Affiches, panneaux, vitrines, Art contemporain sauvage, Arts visuels, Balades, De la musique avant toute chose, De visu, Impromptus, Le monde en marche, Le nouveau Monde, Mémoire collective, Objets sonores | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dix petits tableaux, neuvième tableau, en chansons, individu, né divin de l'unique, michel leiris, servitude, langage, tangage, partage, pouvoirs, communications, présidentielles, actualité, désordres, spectacle, valeur travail, rétrospectives, pandas, fric, notoriété, stratégies, vagues, loin, errances, ivresse, éloge de la paresse, champ de bataille, la boétie, écrans, peuple, hiatus, l'endroit, l'envers, aberrations, art, david shrigley, chomsky, david oreilly, fugue, étrangetés, fragilités, humanités, profusion, nids perliens, la raison du plus fort, narcissisme, histoire illustrée, manipulation, supermarchés |
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Commentaires
je me suis laissé porté par cette musique et les paroles qui l'accompagnent c'est du disko comme j'aime
Écrit par : alex | mardi, 28 février 2012
Répondre à ce commentairebelle journée. Amitiés
Écrit par : patriarch | mardi, 28 février 2012
Répondre à ce commentaire@patriarch : Amitiés à vous, désolée pour les "absences", le logiciel courrier nous plante encore beaucoup,
belle journée, à bientôt, chez vous, dès que possible...
Écrit par : frasby | mardi, 28 février 2012
@alex : Bonjour, et merci d'apprécier. J'en profite pour glisser remerciements et félicitations au D.j. qui a eu l'idée de ce petit remix pas piqué des hannetons... Le disco a cet avantage d'être très rassembleur. "Les paillettes tranquilles", pour tout le monde, n'est-ce pas un programme audacieux ? ... ;-)
Écrit par : frasby | mardi, 28 février 2012
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