Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 01 février 2010

Jouer / Déjouer

"Je pense qu'on change à cause de ce que l'on fait. Si vous faites quelquechose par vous mêmes, vous verrez les choses à travers le fait de votre activité. Arrangez vous pour que ce que vous faites ouvre à ce qui est."

JOHN CAGE : extr. "Entretien à Yale journal" in "John Cage par J.Y Bosseur. Editions Minerve 1993.

(Si vous préférez le silence aux sons, vous pouvez cliquer sur l'image).

cage Two II.jpg

On a beaucoup entendu dire à propos de JOHN CAGE que même si ses idées ne manquaient pas d'à propos, sa musique, elle ne présentait que peu d'interêt et de consistance (cette même critique  fût également émise quelques années plus tôt à propos de Erik SATIE). A travers un tel jugement on peut reconsidérer l'éternel malentendu provoqué par une sommaire opposition entre l'art et la vie, la théorie et la pratique, la créativité et la réceptivité. JOHN CAGE paraphrasant L. WITTGENSTEIN disait :

" La signification c'est l'usage".

On sait que CAGE n'a jamais bâti de théories abstraites préalablement à ses oeuvres : "Je n'imagine jamais rien avant de l'avoir expérimenté" (1969). Tout est là. Ainsi, lorsque JOHN CAGE rendît visite à un potier traditionnel et le questionna sur sa pratique, ce dernier lui déclara : "Ce n'est pas l'objet en lui même qui m'intéresse, mais le fait de le fabriquer". La méthode du potier fît toute l'affaire de CAGE. Tout au long de sa vie il se comportera en homme pragmatique qui se plaît à garder les pieds sur terre malgré la dimension topique de son oeuvre. La découverte du piano préparé, l'épreuve du silence, le recours aux méthodes de hasard et à l'indétermination, sont liés à une circonstance concrète et non issus d'un procédé analytique. Une immense place est également accordée à l'écoute et à l'observation. C'est peut être ce sentiment du vécu qui donne une forme d'évidence à sa musique, même si cette évidence, n'est là, en fait, que pour susciter des interrogations multipliables à l'infini.

"La perception ne constitue-t-elle pas une forme d'action ?"

Cette disponibilité vis à vis des sons et des circonstances les plus variées, on la retrouve dans la manière que CAGE a de vivre les situations et les rencontres, dans ce qu'elles ont de moins prévisibles, de déroutant, dans sa façon de déjouer les obstacles. Un exemple entres autres, (ils sont nombreux) :  en 1984, JOHN CAGE, imagine pour la Radio de Cologne, une rencontre de circonstance (une de plus) : HMCIEX où se mélangent les musiques populaires de 151 pays qui reconnaissent le comité olympique. Dans le titre on trouve à la fois, les lettres M, C, et E, du "Here comes everybody"= Ici vient tout le monde", cher à JOYCE, alternant avec les lettres: M, I, X, qui contribuent à identifier plusieurs productions électroacoustiques:

"Tout ce que nous faisons se fait sur invitation. Cette invitation émane de soi-même, soit de quelqu'un d'autre."

Selon JOHN CAGE, composer pour autrui, devrait consister à donner aux autres, ce qu'ils souhaitent et non pas ce qu'on souhaite leur donner en tant que compositeur :

"Chaque son est un son merveilleux [...] et prendre conscience de l'interêt de chaque son, refuser de sélectionner, de classer, c'est pour moi le signe d'un pas (peut-être minime et même insignifiant au regard des gens sérieux et autorisés), mais je suis joueur !"

Ainsi JOHN CAGE franchit une étape nouvelle dans le sens de l'ouverture, de la non-hiérarchie, et du non-empiétement :

"[...] Où plus rien ne sera dicté, où chacun sera libre de décider de sa conduite et de vivre les plaisirs qu'il souhaite".

Nota: Ce billet a été largement inspiré par la lecture de l'ouvrage "John CAGE par Jean-Yves Bosseur" cité plus haut (et très bon pour le poil de notre lecteur mélomane).

Photo : l'une des multiples possibilités d'agencement des graviers, peut-être un peu sonores, (par la grâce d'une semelle bien préparée), vus sur un quai d'une gare de campagne. Nabirosina. Janvier 2010. © Frb.

samedi, 14 novembre 2009

La musica ideal (Part II)

"En même temps que nous aspirons à explorer et à apprendre, nous exigeons que tout reste mystérieux, inexplorable, que la terre et la mer soient tout à fait sauvages, inconnues, insondées par nous, parce qu'insondables. Nous n'avons jamais assez de la nature."

H.D. THOREAU. Extr. "Walden ou la vie dans les bois" traduit de l'américain par G. Landré Augier. Editions Aubier 1981.

imaginery landscape.JPG

Après avoir passé 18 mois à étudier les mystiques orientales (la philosophie indienne avec GITA SARABHAI en partant des références d'Ananda K. COOMARASWAMY, "la transformation de la nature en art" et s'être interessé à la philosophie chrétienne médiévale notamment aux traités du penseur allemand hérétique et mystique du XIV em s. Maître ECKHART) ; John CAGE lit avec intérêt les écrits de C.G. JUNG qui soulignent la tension entre les parts conscientes et inconscientes de la personnalité. John CAGE entrevoit par la musique le moyen de ressouder ce qui a été divisé, de dépasser un état de dualité qui peut nuire à un authentique équilibre mental.

"La fonction de la musique comme toute autre occupation salutaire n'est-elle pas d'aider à remettre ensemble ces parties séparées ? " (John CAGE -1948-)

En fréquentant la poésie de l'orient, CAGE s'interroge sur l'attitude du compositeur occidental vis à vis de l'acte de création. Il se déclare franchement embarrassé lorsqu'il constate qu'il a consacré la plus grande partie de sa vie musicale à la recherche de nouveaux matériaux. Cette quête du nouveau lui apparaît symptômatique de l'espèce de fuite en avant de notre culture qui consiste à se projeter sans cesse vers des horizons inconnus. De vouloir exploiter sans cesse de nouveaux territoires. Peut être est ce (pense CAGE), parce que notre culture ne possède pas la foi dans ce qu'il nomme "Le centre paisible de l'esprit". Cette question, le compositeur la méditera et l'abordera musicalement dans les "Sonatas et interludes" (méditations sur les émotions permanentes de l'Inde, qui tendent précisément vers la tranquillité).

Ces émotions sont rangées en premier groupe de 4 associé au blanc : l'héroïsme, l'érotisme, la joie et l'émerveillement. Le deuxième groupe de 4 lié au noir comprend : la crainte, la colère, le dégoût et la douleur. La neuvième émotion n'est associée à aucune couleur. il s'agit justement de la tranquillité, laquelle possède cette qualité de transparence, de non-obstruction qui émerge de la conception "Cagienne" du silence.

L.JPG

Et l'on se prend à rêver de voir surgir entre les flots quelques pianos à touches grises...

Sources : John CAGE par J. Y. Bosseur (suivi d'entretiens avec D. Caux et J.Y. Bosseur). Editions Minerve 1993.

Photo : Variation pour un fleuve tranquille. Vue sur la troisième berge du troisième fleuve. Quelquepart entre Rhône et Saône, là où l'eau est aussi transparente que son promeneur... Lyon. Novembre 2009. © Frb