vendredi, 26 avril 2013

Icare 2013 (III)

Mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité à créer de la beauté à partir de mon désespoir [...]

STIG DAGERMAN in "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier", éditions Actes Sud 1981.

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Icare n'arrivant plus à s'envoler aussi haut qu'il l'avait autrefois rêvé décida qu'Avril dans sa nature clémente, lui permettrait tout aussi bien d'essayer de marcher sur l'eau. Icare ne savait pas encore que le ciel du mois de Mai s'annonçait pluvieux et brutal, Icare n'écoutait pas la radio, il ne se fiait qu'à notre calendrier singulier destiné à ceux qui ont un léger retard sur la vie, mais il avait notre courage, notre approbation et les cris d'enthousiasme du peuple des oiseaux de la forêt - pic verts, rousseroles et bécassons menant par dessus les choeurs (mes anges !) une section rythmique endiablée en tapant becs et pattes accordés sur tous les bouts de branches qu'ils pouvaient trouver, le départ fût très gai. Icare ne manquait ni d'ingéniosité ni de provisions, nous étions sûrs, cette fois-ci, qu'il ne pouvait pas rater son défi, étant si près du but ...

 

 

 

 

 

 

Si vous avez loupé le début il suffit de cliquer dans l'image et tout ce qui précéde se souviendra de nous. 

 

Photo : Un nouvel élan, Icare et l'océan : une autre histoire, au gré du vent, si le vent nous porte plus loin ou plus haut. CQFD... 

 

Ailleurs © Frb 2013.

 

dimanche, 21 avril 2013

Comme un dimanche au bord de l'eau

L'eau sur le lac


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Photo : Au dessus du lac est l'eau: image de la limitation.

 

ô lac ! © Frb 2013

mardi, 16 avril 2013

La fleur bleue de Novalis

Je n’ai jamais rien éprouvé de pareil : c’est comme si j’avais vécu en songe jusqu’à présent, ou encore comme si j’étais passé en dormant dans un autre monde ; car dans celui où je vivais d’ordinaire, qui donc aurait prêté attention aux fleurs ? Quant à une passion aussi insolite pour une fleur particulière, je n’en avais jamais entendu parler auparavant.

NOVALIS : extr. Henri d’Ofterdingen, traduit de l’allemand par Marcel Camus, éd. GF Flammarion, Paris, 1992. 

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Tout commence ainsi :

le fils de baron Friedrich Von Hardenberg, alias Novalis nom de plume, décrit un rêve de jeune homme, dans son sommeil, il découvre un bassin aux ondes chatoyantes :

Aussitôt, un souffle intérieur le parcourut tout entier, le réconfortant et le désaltérant. Pris d’un irrésistible désir de se baigner, il se dévêtit et descendit dans le bassin. […] Une sensation céleste inonda son cœur […] Et chaque vague de l’adorable élément se pressait contre lui comme une gorge amoureuse.

Le jeune homme s'ouvrit à l'illumination et dans sa nuit rêveuse, eût une autre vision

Il se trouvait à présent étendu sur une molle pelouse au bord d’une source qui jaillissait dans les airs et semblait s’y consumer. Non loin de là, s’élevaient des roches bleuâtres aux veines diaprées. Le jour qui l’entourait lui parut plus clair, plus doux que de coutume ; le ciel, bleu noir, était d’une pureté absolue. Mais ce qui l’attira d’une manière irrésistible, ce fut, dressée au bord même de la source, une grande Fleur d’un bleu éthéré qui l’effleurait de ses hauts pétales éclatants ; autour d’elle se pressaient des milliers de fleurs de toutes les couleurs et dont les suaves parfums embaumaient l’air. Lui, ne voyait que la Fleur bleue, et longtemps il la contempla avec une indicible tendresse. Mais quand il voulut enfin s’approcher d’elle, elle se mit à frémir et à changer d’aspect. Les feuilles, de plus en plus brillantes, se serraient contre la tige qui croissait à vue d’œil ; la Fleur se pencha vers lui : parmi les pétales qui formaient une sorte de collerette bleue, flottait un tendre visage… Son émerveillement grandissait avec cette étrange métamorphose quand soudain la voix de sa mère le réveilla et il se retrouva dans la chambre familiale que dorait déjà le soleil du matin.

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Je me garderai de vous livrer les interprétations des métaphores sublimes nées dans l'esprit du rêveur Henri d’Ofterdingen, dont vous pourrez apprécier plus vastes scintillements ICI ; je n'étriperai pas d'analyse sigmundienne ou jungienne, ces passages de pure grâce afin de ne pas dévoyer ni trahir la beauté suggestive insufflée par l'auteur, et que vienne à chacun cette folle idée d'unir sa vie à ce printemps portant nos figures pâles dans la campagne fraîche. Puissions nous pressentir la puissance alchimique qui bouleverse les coeurs au point qu'il n'est plus d'autre façon d'imaginer vivre autrement que couché au milieu des fleurs, qui sont toutes bleues quoiqu'on dise, sauf peut-être le myosotis qui est rouge comme le sang offert au saccage pictural des chants surréalistes, ils vénéreront avec d'autres, bien plus tard, la grande modernité des romantiques allemands et les oeuvres visionnaires de Friedrich Von H. alias Novalis, du bleu de la fleur au bleu lumineux de la nuit dont nous nous parerons sans doute.

 

 

 

 

Nota : Les conditions impérieuses du petit monde du myosotis se devant toutes d'êtres remplies, par défaut d'entrer dans le rêve du vieux siècle romantique, nous pouvons prier pour la fleur afin qu'elle ne s'étiole pas trop tôt entre nos mains frondeuses, ou dans nos coeurs gros et avides. 

 

Photo : corolle ouverte, accueillants mais farouches et bizarrement difficiles à photographier, Les mini coquelicots de l'Himalaya ont aimablement posé sur ma pente (et pour vos cimes, en tout bien, tout honneur), si par chance là où qu'il soit, (avec des si), Novalis, feu poète nous faisait la fleur (qui tient notre malheur) de nous rêver au profond de ses nuits plus impérissables que nos jours... Je ne termine pas la phrase, le mystère a son charme.

 

Nabirosina : © Frb 2013

mercredi, 10 avril 2013

Aux temps de nous

Les choses vivantes sont toujours des souvenirs. Nous sommes tous des souvenirs vivants de choses qui étaient belles. La vie est le souvenir le plus touchant du temps qui a produit ce monde. 

PASCAL QUIGNARD, in "Les solidarités mystérieuses", éditions Gallimard, 2011.

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Il y avait une palette. Un ruban déroulant des couleurs de saison, des serres, des drôles de plantes disposées sans façon. Il y avait des bras, des mains, des poches, les sacs, les dos, les corps et des sacs à nouveau.

Il y avait les frondes, les conquêtes, les formes présentes, les figures chagrinées, les musées du passé, les constructions futures, le souvenir en faux, les empreintes, l'effacement et toutes les émotions cotoyaient ces frontières.

Il y avait la grandeur et le déclin toujours, l'ouverture et la fermeture des magasins à heures fixes, des portes cernées de murs puis des portes encore.

Il y avait des réduits fourrés d'humanité derrière des vitres grises, le ressassement égal, la mémoire encombrée, il y avait des feux, il y avait les décomptes, les manoeuvres iniques où les détails se brouillent.

Il y avait l'insolence des uns, le renoncement des autres, pris dans un verbe exsangue, les télécommunications amenuisant l'étreinte, un contact irréel, les flux qui dilataient le temps, louaient l'insuffisance.

Il y avait une alliance entrée sous les décombres, la peur de l'isolement, la menace esquivée dans un ricanement, les flatteries, les fantasmes, le verbe en volte-face, il y avait les angoisses et le raffinement.

Il y avait des pieds de grue, des panneaux clignotants, des talons qui claquaient, des ruelles escarpées, des trémilles près des gares, des répits, des reflux, des visages suffoqués, il y avait des clochards rangés en file indienne dans une rue du septième pour chercher à manger, ou parler à quelqu'un, un lit, une cigarette, de quoi se relever, il y avait les autres essayant de passer inaperçus ou non, se frayant un passage à travers des panneaux.

Il y avait des tigresses câlinant des hommes faibles, des genres à l'imparfait, des promesses inflammables, la tendresse et l'oeil monstre collé sur un verrou, un pays de légendes ne menant plus à nous.

Il y avait les denrées, le boire et le manger, le besoin de croquer, de craquer, d'émietter, des bruits près des poubelles, des sons de grignotis, il y avait des vitesses, le travail, les loisirs, les balades en forêts libérant l'oxydable il y avait nos semelles et nos ombres allées sous un ciel remué, il y avait des tendues, il y avait des volets qui coupaient les fenêtres, la brume dans la rue Say tombait sur le losange du bureau de tabac graffé de lignes astrales, des slogans amoureux, il y avait la rue Say.

 (Tu dis: - "je sais, je sais"/ tu crois savoir/ mais toi qui vois si loin et ne sais que ce que tu crois/ as tu seulement parcouru un seul jour/ cette rue si laide du nom de Say ?).

Il y avait les collines vues d'une baie d'un hôtel qui posaient quelques brumes sur des conversations, il y avait le désir tombé en consomption, des besoins de crépine, de serpentins lovés.

Il y avait des plaisirs et la simulation qui précisaient un point de division humaine, des envols capturés en envies de footing, des chemins balisés, des fermes et des chapelles aux voûtes contreventées, des ogives, et des nefs.

Il y avait un bestiaire sous cette poutre ancienne et des détails sauvés par des visions abstraites, il y avait quelquefois de brèves consolations précédant cette paille, ce plumeau et ce foin qu'on s'accorde pour trois grains, il y avait, on a cru, du sang sous ce collier, des ressorts dans le muscle emmitouflé de laine, et des échines courbées luttant contre la honte de la précarité.

Il y avait des programmes, des plans, des expertises. Des squares mis au carré, des places comme une forêt aux sentiers goudronnés, il y avait des poèmes tournant dans la lumière les velins à timbrer, des offrandes à glisser dans les boîtes où les épithalames y cotoyaient la lettre d'un ultime rappel avant saisie d'huissier.

Il y avait des faux-cols qui traînaient sur des cintres accrochés aux cimaises d'une galerie d'art moderne. Il y avait l'apparence de la sérénité, un pas, trois arbres, deux flaques, aux abords d'un pressing, il y avait la rigole où montaient les javels, l'emballage des chewing gum et de la chlorophylle collée sous les semelles.

Tout le mouvement des corps embrassant les nuits tièdes, perdus dans les écrans, il y avait des oiseaux abordant une passerelle de l'autre côté, le vent par la rue des glaciers, devenait courant d'air.

Nous croquions des pistaches nommées "pistaches-maison", aux terrasses un peu fraîches, il y avait des pressions qui laissent une fine moustache juste au dessus des lèvres, il y avait le houblon, chassant encore l'absence, cette nourriture liquide, des chocolats express portés sur des plateaux, il y avait le mouvement déhanché de la femme, le claquement chaud des pas de l'homme dans son chevron, un déambulatoire hanté par des échos.

Il y avait la beauté offerte un court instant sur des rives dolentes, il y avait du salpêtre dans le débredinoir, il y avait de la crotte sur l'Auguste Jacquard, il y avait les pigeons, des aigles et des rencarts à pas de biche, quelques plans contrariés, un portail, un jardin, où fleuriraient bientôt les lilas de Madame Hermine professeur de piano résidant rue Durien, il y avait la piétonne, la centrale, la dorée, des feux triples aux carrefours et puis la vie du rail où l'étranger perdu donne son heure, juste après le poinçon rien que la gentillesse, qui s'en va aussitôt lire l'emplacement des trains.

Il y avait la pluie fine dans un pli de baleine et mademoiselle Evelyne au fond de la télé glissait sur ses épaules un châle brodé de fleurs pour donner des nouvelles de notre anticyclone.

Il y avait, au delà, on suppose, un arrêt. L'oeil n'osait plus bouger porté à refléter sa couleur dans l'image, et toutes les pensées peaufinaient le glaçage en petites collections de présents, de passés pour livrer des archives à ce goût saturé d'achalander nos vivres, il y avait une main convoitant des valeurs idéales s'offrant dîner gourmand d'une cervelle d'éléphant surmontée de valises avec poignées d'ivoire, des genres de vanity lancés sur des roulettes bercées par des poètes qui se rêvaient estampes.

Il y avait nos jeux pris en vagues de chauds et froids, ça virait tiède partout, des paroles agréables, des liaisons de guingois.

Il y avait le déclin des cadences infernales fiché dans une agence de voyage authentique qui vendait pour deux semaines, les 7000 000 espèces d'amandiers des Baléares, une gamme "produit-nature" dérivée du mystère 100% végétal de l'amandier-miracle.

Il y avait la terrible légèreté du comment rajeunir et vieillir en beauté offert pour le bel âge, des peelés, des pulpés, et plein de requinqués invités à séduire. Dix ans de vie gagnée, le complexe Hydrastar combinait en même temps, l'art du massage indien, une ânesse et son lait, l'argile et le plantain, il y avait la jeunesse dans une ville cosmétique, des quadras frisottés marchant à pas légers portant des sacs plastique imitation lézard sur lesquels était marqué en Didot italique, ondulant infini, le fin mot d'élégance. 

Le doux mois d'Avril pomponnait, on le sentait à peine, on l'avait mérité, on avait bataillé un hiver dans les  neiges sans combler les dommages, rien à la pointe du monde, il y avait des façades, des affiches d'écorchés et les titres à scandale, l'effroyable cancer d'un vieux chanteur de charme, ça passait ça passerait.

Il y avait des biquets au milieu des pelouses, couchés, pieds nus, sortis des filières scientifiques roulant les mécaniques sur les voies interdites qui tripotaient pour rire des grandes bringues ipodées, il y avait les moyennes, il y avait les petites, des hommes à la retraite qui reluquaient les jeunes filles ou peut-être le contraire, les jeunes filles étaient prêtes à des trucs insensés pour s'offrir, en temps de crise les petits à côté.

Il y avait les cocktails où battait le mouvement des paupières de serveuses brunettes à s'amuser d'un désir concentré dans un brassement de serviettes, il y avait des bouchons, des sorties pour après, le léger tremblement produit par la texture ajourée d'un corsage, tout cela racontait le grand thème, la naissance de l'amour, la vie des classes moyennes et des autres, riches et pauvres, clampins en côte de maille.

Il y avait la tristesse, à l'arrêt des bus pour Grange-Blanche, des rages de clientèle devant les grilles fermées d'une banque, ces grands airs qu'on se donne quand on est en colère, et ceux qu'on nous reprend, la guigne, à nous corser de remarques sévères, rien que des mots, ces nerfs et ces rubans frisés autour de nos paquets.

Il y avait la guerre, des discours pour la guerre qui n'employaient jamais le mot exactement, il y avait les regrets et l'expression d'un manque, cette conquête de la source où, parfois, des oreilles se collaient pour souiller tout ce qu'elles ramassaient comme la vérité court quand les conversations se grisent d'apothéose font monter hauts les murs jusqu'à fermer le ciel.

Il y avait des limites suivies par des "tout de même", il n'y avait plus de saison, pas pour l'imaginaire, cet infra-ordinaire satisfait de lui même heurtait un vide gonflé d'une peau d'énergumènes, les fadaises en consolent, bêtifiant les transports par Voulzy en trouvère revenant d'Angleterre bradant le symphonique celtique et les baskets.

Il y avait, les blagues belges du rire dans la FM, le festival cyclique des chanteurs à paillettes morts dans les 70's, les commémorations de la chanson crétine et les imitations, chanter rire et jaser, peut-être concourir, au show-réalité pour gagner son trophée, quinze minutes de sourire entre un flux d'évènements heureux et malheureux, sans aucun avenir. Là, le petit printemps en buée sur la vitre, ici l'été indien, et là bas les mots bleus.

Il y aurait, autrepart, une presqu'île en sourdine d'où contempler l'écume sur le flanc d'un rocher, un château dans les sables, une chapelle sans un Dieu prié de secourir, rien de plus haut que soi sous l'étendue ce bleu nous couperait le son, pour que le souffle tienne.

 

 

 

 

Photo : Pince-fesse à l'orangerie du Parc, ou deux portraits pris du dehors. Qui s'est perdu derrière la vitre s'y trouverait peut-être un peu flou. (mais non, ce n'est pas métaphore ! :)

 

Lyon © Frb 2013.

mardi, 02 avril 2013

Retour à l'ordinaire

Le monde n'est plus digne de la poésie.

MICHEL HOUELLEBECQ (titre de la une du journal Libération, 2 Avril 2013)

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Il y a trop de mots, sur cette route étroite, l'auras tu remarqué ? Cela tombait des nues, les paperasses, les poèmes devenaient circulaires et les gommes ont gommé. Notre ménestrandie ne mérite plus de grâce. On implore, on remplace.

On est des substituts.

Des huées, des buées, on se range pour la gloire, un rien de sabordage ; ça nous sort par les yeux, ces grêlons dans le ciel frappant les parties basses, si lointains, nos jeux traînent une saison perdue.

Pour traverser les ponts, tous les ponts chaque jour, sentir dessous le fleuve où ne pas s'y jeter, se pencher plus encore, chercher le grand rivage pour cela on doit ombre et les ombres nous créent.

Il faut fermer les yeux.

Parler comme on se tue.

Chercher le grand rivage et bredouiller encore

on n'a pas été lâche

on a fait ce qu'on a pu

Rien ne nous forcera à gagner l'horizon, notre place est en lui, où nous désirions vivre. Nous pourrions insister puis rejoindre la rive pendant qu'ils déménagent nos poutres et nos caissons. Nous ouvrons la fenêtre, regardons, c'est en face, joué tout feu tout flamme, fermé entre les dalles, ça rit dans les parcelles, caresse un engrenage, se repaît de miroirs et récupère son dû: fenaisons, feuillets d’herbes, tout cela nous distrait, puis serrant de plus près des corps interchangeables chacun plus seul que tous semble battre mesure de ce temps qui revient attacher des fragments de la chanson courtoise à la dîme prédiale. Le prophète prend sa part, nous jette la pâtée comme il nourrit ses chiens puis toutes gencives dehors, du bruit dans sa molaire, le prophète assuré de gagner la bataille

nous criera : - "va chercher !"




 

Nota : L'antidote se cache sous l'image, il suffit de gratter, si on veut.

Photos : Un jour de plus sur terre encore où une bouche, comme n'importe laquelle, recrachera les corps qu'elle a longtemps mâchés.

 

Ville © Frb 2013. 

jeudi, 28 mars 2013

Egards

De temps à autre, j'ai le sentiment que les gens se lavent non par horreur de la saleté mais parce que tel Pilate, ils veulent assumer une pureté qu'ils ne possèdent pas.

GEORG GRODDECK : extr. "Le livre du ça", éditions Gallimard 1976, (téléchargeable ICI)

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Nous connaissons là bas, ces pas dans les feuillages, nous les reconnaîtrons, au murmure de celui qui voit tout se désintégrer ou se laisse peu à peu grignoter par les mots.

Quand il ouvre sa porte, ils sont là, et même longtemps après, ils sont revenus un à un, ils s'appliquent à orner cette table de pain, de vin, ouvrant mille et une conversations, elles fermentent aussitôt et déposent sur son corps de petits confettis grêlés. Ces mots ont porté le dessin d'une chambre nuptiale sur une toile ajourée.

Ca ne fait rien que les vitesses se multiplient, laissant des milliers d'univers vacants, des devoirs non-remplis sans doute est-ce un repli. Au coeur de ces réseaux, il y a ces voix échangées un instant dans la fraternité, des esprits à jamais froissés pour un mot ou un autre, ivresse du mot qui charge, du jour au lendemain nous devenons abstraits.

Ca fait un tas d'histoires d'essayer de s'y retrouver. Au simple jour qui vient, la défection de soi n'est jamais préférable à l’hébétude, elle gagne. Nul ne voudrait parler à côté de ses armes, chacun s'occupant d'autres, de ce peu qu’il ignore, il est mieux de n'en rien souffler.

Mieux qu'un secret mal préservé, quand l'oubli va replet, nous cherchons parcellaires, à demi consommés dans l'image de nos feux, la pureté caressante au milieu des miroirs encadre nos visages dans des rectangles bleus. Ca étale sous nos yeux, l'air de paons laborieux et des fatalités les craintes encore du jour pris dans ses encensoirs.

Nous glanons, feuillage après feuillage de fins invertébrés, sautillons entre phrases avec le souvenir du temps qui trimballait le charbon de nos vieux dans les caves.

Et courant de plus en plus vite, nous berçons nos regrets, tous en ligne de fuite contre un printemps gelé, à cette distance qui brade jusqu'à l'intimité, et nos vélocités enrobées d'une pâte nous coupent la parole hélant d'un geste las cet inconnu qui passe ; prêts à lui dire alors:

- attends, que le temps nous répare. 

Mieux d'être au moins l'ignorant que des jours plient et replient puis forcent à s'évincer, refugié hors des nasses, la vie en multiplex, nos pistes se sont creusées d'un air de Moyen Âge. Offensés que les dieux n'aient plus de volonté, des hommes prient sans courage n'y voulant rien changer.

Nous n'avons pas trouvé de mots assez précis pour décrire le morcellement, l'abandon de nous-mêmes l'horizon à ras bord qui nous vit apparaître la langue chargée d'objets et les mains vides encore.

La marche pourtant, chaque jour nous confiait, à chaque pas nous semblions si près... mais de plus en plus loin, un jour, ou deux peut-être, si près le lendemain, et de plus en plus près, puis de plus en plus loin.

La nuit vénèrera une vue imprenable. Nos reflets sur le fleuve près des ponts scintillaient. Nos entretiens sacrés urgents de nous pencher, nous y serons pressés par d'incessantes vagues.

Demain, il y aura de nouvelles places à prendre.

 

 

 

 

Photo : impressions, soleil couchant au bord du grand fleuve apaisé.

 

Lyon © frb 2013 

mardi, 26 mars 2013

Le voyage approximatif

Le train dévore toutes choses visibles, agite toutes choses mentales, attaque brutalement de sa masse la figure de ce monde, envoie au diable buissons, maisons, provinces ; couche les arbres, perceles arches, expédie les poteaux, rabat rudement après soi toutes les lignes qu'il traverse, canaux, sillons, chemins ; il change les ponts en tonnerres, les vaches en projectiles et la structure caillouteuse de sa voie en un tapis de trajectoires.

PAUL VALERY : extr. de "Le retour de Hollande ; Descartes et Rembrandt, édition Pagine d'Arte, coll. Ciel Vague, 2012.                                    

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Comme avant un festin, en force esprit, durée, suffisant à soi-même, on se grise d’un retour dans un style d’aquarium lassé de son corail.

Une vitre à travers ausculte un métronome, à son rythme occupé, les pas pris dans les neiges si près d’être sauvés, des mots de feu retiennent.

Une histoire s’empanache suce des proies sucrées. On cherche l’alvéole, deux minutes en pare-chocs, une vie de marche à pieds. 

Comme après un festin le ciel mène à son train, des préludes à Chamelet.

Tangos, valses, chaconnes, des carrières de gore ouvrent une voie givrée.

Le train stoppe en vallée poinçonnant sa madone lui délivre son quai. L’ivraie échappe au grain. Tous les chemins étonnent.

Revoilà l’homme du train et sa prune étoilée de calices et de gommes.

Comme avant le festin sous une fine neige tenant à presque rien par un canal abstrait, on sort de l’aquarium.

Le malin nous dégomme en courbes buisantines. L’embrassage épineux crisse sur les graviers, on déploie des regrets.

Plumes ont divergé. La sève fond sous l'écorce.

Comme avant le festin, des poissons hérissées s'embarquettent à Saint Point. On sait qu’il va tomber une pluie sur Cours la Ville. Dième ouvre sa forêt. On s'emmerde à Mardore.

Dieu ! qu’un mauvais virage nous gèle dans son horloge qui ne tient à demeure.

Le chien dîne à vingt heures. Esprit, durée, saveur suffiront à soi-même.

Un objet flambant neuf dans son polystyrène attend l'anniversaire - banc vide à St Germain - le printemps va sans coeur et les préliminaires redeviennent blancs comme neige.

 

 

 

 

Photo : On se taille en Corail. (la preuve est sous l'image).

 

Lyon-Perrache © Frb 2013.

vendredi, 22 mars 2013

Les limites nous regardent (derniers jours sur le fil)

Un paysage, un habitant qui en explorent les bornes enclin à laisser le photographe se pencher par dessus son épaule...

Les limites nous regardent

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Ceci n'est pas une simple phrase, c'est une tentation.

C'est aussi le thème d'un très beau projet de Ernesto Timor, photographe excellent, dont j'ai découvert récemment les multiples travaux et autres ramifications.

Ernesto Timor expose en ce moment à l'Antre Autre, (chez Maguelone), jusqu'au 30 Mars 2013. 

 http://www.ernestotimor.com/irregular/expositions/les-lim...

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Pour une fois j'étais à jour mais loin de l'heure, malgré une folle course entre villes, il est trop tard pour déjouer d'autres limites technologiques § co, (mes excuses à Ernesto), trop tard pour annoncer une soirée ERNESTO § FRIENDS, qui a eu lieu ce soir, terminée depuis quelques heures, il y avait au programme des projections, échos/ rebonds littéraires et sonores (les limites nous écoutent) + d'autres surprises... Je n'en dis pas davantage puisque que je n'ai pu m'y rendre c'est un regret, mais ça donne une idée du projet et de ses fines correspondances. J'apprends pour consolation, que "Radio Quenelle" "the" web radio lyonnaise a enregistré l'émission "je suis venue vous dire", ce 21 Mars à l'Antre Autre au coeur même des limites de Ernesto Timor. 

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L'artiste y parle lui-même  de son projet, de ses photos, le podcast est écoutable sur le site de Radio Quenelle, je vous glisserai le lien très bientôt afin de ramener un petit aperçu sonore sur cette page.

Pour l'instant je sais déjà qu'il vaut le coup, d'aller faire un tour du côté de l'Antre Autre, l'endroit est coloré, convivial, et les photographies d'Ernesto Timor y sont encore visibles quelques jours.

N'ayant pu rencontrer l'artiste in situ, je publie l'évènement sur le fil d'un échange généreux déjà riche en couleurs, Ernesto Timor a eu la gentillesse, d'offrir des limites inédites à certains jours, je l'en remercie elles sont au chaud pour l'heure, il serait bon d'y revenir... Je ne doute pas que nous pourrons aborder encore le thème des limites vues par Ernesto Timor, peut-être, prochainement. J'ouvre la perspective selon les évènements ou sur un mode impro, on en reparlera tôt ou tard.

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Pour l'instant, nous suivrons l'actualité d'Ernesto Timor de très près, puisque le projet Les limites nous regardent se présente sur un mode évolutif, il s'étoffe, il s'expose entièrement ou par bribes et en divers lieux, il  trouve aussi ses échos en musiques, poésies, se remixe en explorations sonores  et de fait, suscite des rencontres avec d'autres créateurs. C'est en ce moment sur la dernière ligne de Mars, un monde aux vastes imaginaires, et dyptiques assez rares. Courons ! Il n'est jamais trop tard...  

Nota :

L'Antre Autre, est situé au 11 de la rue Terme dans le 1er arrondissement de Lyon.  

 http://www.lantreautre.fr/

 

Si vous désirez découvrir Ernesto Timor en multi-pistes, je dépose quelques liens, tout de quoi savourer et le reste à venir...

 

http://www.ernestotimor.com/malaxe/

http://www.ernestotimor.com/irregular/

http://www.timor-rocks.com/

 

  

Photos: © Ernesto Timor (extraits du dossier "Les limites nous regardent").

vendredi, 01 mars 2013

Métaphore filée

Tout ce que nous ne voyons pas est immense.

Rouletabille in "Le mystère de la chambre jaune" par G. LEROUX. 

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Adolphe essaie de cacher l'ennui que lui donne ce torrent de paroles, qui commence à moitié chemin de son domicile et qui ne trouve pas de mer où se jeter (*)


 

 

Nota (*) : extrait des "Petites misères de la vie conjugale" de Balzac.

 

Photo: Tout est .  

 

Aux champs © Frb 2013

mardi, 26 février 2013

Bricodrame

La fin des commencements

 

  

 

 Avec l’air que l’on chante lointain, 

de plus en plus lointaine enfance 


avait écrit TZARA dans "L'homme approximatif".

Une fine trace suspendue à ce fil, et au cours ordinaire simple et bête, filmé brut, d'une fenêtre de la façade adverse, au coeur d'un quartier presque entièrement frappé de servitude (involontaire, évidemment).

  

Villeurbanne © Frb 2013

mardi, 12 février 2013

Aimer le chétif

J'avais envie de dire quelque chose, de le rompre comme du pain, le silence.

CHRISTIAN DOTREMONT extr. "Les grandes choses" 

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Ogres et géants assistent à nos raclettes.

La petite dans sa cage tapotait sur le bec d’un oiseau et les cris déchirants de la bête nous arrachaient le coeur.

L'humain, noble chétif, apportait les chanterelles et de juteuses mûres, des volailles à pieds d'ange, ce serait les dernières.

L’ogre mangeait tranquille des orties dans sa grange. Il tombait une belle neige éclaboussée d'ocelles et le bonhomme fondait au milieu de la route avec son rire tenant le notre en hébétude.

Sur les murs de la chambre un vacherin couleur miel camouflait des moellons, c'était le bas de laine, une vie de pâquerettes à motif libertaire, la petite tirait la langue à cette drôle de neige, le bonhomme dégorgeait, l’ogre dormait en pétant, la mère faisait des crêpes, et l’ado grand-benêt, un nid de faune dans l’oreille répétait à tue tête "on y va ! on y go ! on y va ! on y go!".

Ogres et géants sifflent nos anisettes,

piquent dans nos sacs nos bricks nos pétards et nos pêches, s'aspergent de nos encens puis embaument leur crête d’un cône d’arômes du genre musc ou aldéhyde. L’un des derniers copains sirotait sur son banc, l’hypocras et le ciel se couvrait doucement d’un grand voile cramoisi, vu de l'escarpolette on aurait dit du sang.

La petite dans sa cage portait un jupon beige qui flottait sur sa tête, elle martelait gaiement, en arrière en avant, un bâton de rouge à lèvres mélangé à la terre, farines et dissolvants, l’ogre chiait sur le banc du copain en colère et la terre s’en trouvait parée de brisements. Le bonhomme souriait sur ses mains grosses de neige, serrant l’air de l’hiver, la tempête et le vent.

Ogres et géants dévastent nos palettes,

un bras de mer roulé au pays des congères pour embraser la guerre, l’ogre mangeait un flan. La petite dans sa cage comptait les vers de terre sur les corps des amis bourlingués, ruisselants et la chaleur humaine dans le bonhomme de neige devenait un cortège au grand air débonnaire, on ne sût pas pourquoi cet air était glaçant, une flaque dans nos gamelles.

Ogre et géant funestes retardaient les horaires. Le benêt tartinait des cachous sous sa dent, le froid croquait les ailes des bébés-cormorans.

La petite à genoux priait la Bernadette qu’on la sorte à présent de cage où les gisants se transforment en lichens, et les mourants reprennent des airs de bons vivants.

Une poire égarée sur ce mur coulissant s’était mise à rouler, la petite écoutait. Ces bruits lui rappelaient les chantiers de Dunkerke, caresses à l'océan, le dadet retournait à ses mondes éphémères, l'i-flore dans ses oreilles "Black Hole Sun" en cover bouclerait ses bonnettes et sur un tas de neige en fondu d'ouragans, on voyait l’encre sèche cacher les pansements. Quand l’ogre les tremperait dans un grand bol de crème, il serait 5H30, l'aube s'ouvrirait violette à nos gigues mourantes et le dernier chamois sous le premier soleil, ne verrait pas les tresses attachant la petite secouée dans sa cage qui riait tristement.

Ogres et géants étouffent nos sonnettes,

une croix sur un grand rire barré de rouge ardent, la parole agrégeant un noeud sur sa ficelle, le géant décrétait. Sous le ciel à présent, les pigeons vont trempés dans le vin de bohême. Le nez devient complexe. On voit les dieux-enfants enrouler des suaires autour d'un pommier blanc, les bébés cormorans glissent dans nos cuillères, une mémoire remuant des lousses maraîchères, les femmes occupent l'hiver, les marins sont plaisants. Tout cela émerveille, tout cela épuisant.

Ogres et géants boursouflent nos crapettes

Diable ! que les dieux sont bêtes ! à parquer les comètes dans l'osier des volières, où de grands fauconniers pleurent des nuits durant. La neige tombe en poussières, si nos yeux sont fermés, nos pas filent en courant. Le rouquet boit son lait de jabot sous le lierre, on annonce pour demain 1° au soleil, l'ombre porte le gel. Nos jours vont sans oreilles.

  

 

 

 

Photo: Jour de grâce à l'hôtel, nos pigeons vont à pieds sur un tapis de neige, (aussi cons que les pingouins, nos pigeons, (Ce Qui Fut Démontré).

 

Lyon-Vitton © Frb 2013.

mercredi, 06 février 2013

Secret life

Au-delà de ce qui arrive ou n'arrive pas, l'attente est magnifique. 

ANDRE BRETON

pays de neige b.jpg

 

On trouve un silence très troublant dans le Rivage des Syrtes de Julien Gracq où une antique lagune baigne dans l'attente à la lisière des mondes, dans le silence, une forme d'énonciation plus évidente:

 

 

Le silence est témoin absolu.




Photo: A la lisière des mondes (et des merveilles...).

 

 

St Cyr © Frb 2013

samedi, 02 février 2013

Page 88

La séparation apparaît tellement fatale qu'il est doux de gagner quelques heures et n'importe quelle histoire, si vous y songez bien, n'est jamais qu'une histoire de gens qui s'entretiennent, se querellent ou se saluent longuement pour prolonger leur réunion sur une terre où tout semble passager et où tout s'enfuit au fond du temps.

André DHÔTEL : extr. "Le pays où l'on n'arrive jamais", éditions Pierre Horay 2005 (Prix fémina 1955), (également disponible dans la prestigieuse collection de la bibliothèque verte)

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Ainsi la dame de la maison d'à côté est venue nous dire que son tuyau d'évacuation des eaux et forêts était à nouveau gelé. Nous avons répondu que cela attendrait demain ou plus tard, ça prendrait le temps que ça prendrait. Nous étions occupés: nous lisions.

Ainsi ses yeux se sont mis à loucher, sans doute à cause d'une grande colère qu'elle n'osait pas manifester. Il est vrai que nous n'aimions guère être dérangés quand nous lisions. Face à notre morne accueil, la dame s'effondra un instant dans notre canapé et s'endormit d'un sommeil très profond.

Ainsi, son sommeil avait réanimé le corps d'un homme qu'elle avait follement aimé. Nous n'en fûmes même pas informés. Nous l'entendîmes bredouiller lorsqu'elle ouvrit les yeux, étonnée de se trouver chez nous, qu'elle ne savait pas exactement combien de jours ou d'années elle avait somnolé. Nous l'avions d'autrepart un peu oubliée.

Ca nous faisait réfléchir, nous n'avions pas regardé l'heure précise au moment où ses yeux avaient louché. Elle prétendit avoir voyagé en carriole ensuite en bateau dans un drôle de pays qu'elle avait traversé durant plusieurs années. Ce temps selon elle, lui semblait une éternité qui sans doute s'attardait encore. D'ici nous aurions juré qu'il s'était écoulé entre un quart d'heure et une heure environ, pas davantage mais nos dires n'en pourraient rien prouver.

La femme se remit à parler en faisant de grands gestes avec ses mains et nous regardions à mesure ses mains devenir plus nombreuses, autant de mains, de doigts et d'agileté pour peler en quelques minutes toutes les pommes des pommiers qui avaient poussé dans notre maison. Je ne sais pourquoi nous dispersions encore des minutes très précieuses à seulement écouter ce récit insensé où nous aurions dû urgemment être occupés à autre chose, c'était là, notre intime conviction.

Ainsi nous n'aurions pu imaginer que cette histoire fût véridique. Nous avions l'âge où tout homme entend bien faire la différence entre sa propre réalité et la fiction des autres, nous étions des êtres responsables, tellement sûrs de nos impressions, que la femme dût se débattre des heures et des heures à nous faire la conversation avec autant de mains que de paroles, à propos d'une simple illusion, qui ne réunirait aucune preuve tangible de part et d'autre.

Ce serait pure folie à nos yeux, de croire à des contes étrangers, tandis que le soir tomberait on dirait - "il fait nuit" comme chaque jour, (déjà là, il y a semble t-il une sorte de hiatus) comme chacun sûr de lui le dirait à un autre ou le penserait, s'empêchant d'émettre à voix haute le mal que ça lui ferait s'il s'arrêtait pour douter que le temps aille toujours tel qu'il le perçoit. Sûr que rien ne le trompe, que la nuit est faite pour dormir, que chacun partout réalise cela comme une sorte d'évidence, il s'en remettrait au silence comme à toute forme de lâcheté voilée par un langage semblant quelquefois onéreux. 

Ainsi ce serait comme si la nuit fût à présent mêlée au jour engendrant l'intuition que le noir et le bleu célestes pouvaient devenir extrêmement proches mais aussi extrêmement éloignés dans la profondeur d'un autre univers dont personne ne nous avait jamais parlé.

Ainsi nous serions persuadés que ces vagues incohérences venaient de notre encens qui diffusait des fumées si étranges que peut-être les indiens qui nous l'avaient donné glissaient dans la fabrication quelques substances susceptibles de nous faire perdre la raison.

Ainsi quand nous voulûmes raccompagner notre voisine à sa maison, nous ne pûmes la retrouver, ni reconnaître notre maison, constatant que nous y étions seuls, nous invoquâmes le mauvais oeil, ça nous laissait en proie à de drôles de visions provoquant en chaîne des malheurs que nous redoutions de voir revenir.

Ainsi, au milieu des champs il flottait un parfum majestueux, et devant la loyauté de la nature tout semblait éveiller en nous cette prescience même si nous ne fûmes pas très curieux de savoir d'où partaient ces halos de brume mêlée à la poussière qui flottait jusqu'à la rivière. Nous étions tellement sûrs qu'il ne s'agissait pas d'un rêve et que nous abordions enfin, pour de vrai, une raison qui valait que tout homme se donnât un peu la peine de patienter, même si le verbe patienter, n'est plus aujourd'hui que d'un mode singulier.

Ainsi nous croisâmes des bateaux qui dérivaient sur la rivière et la dame qui s'était assoupie chez nous faisait des signes de si loin que nous ne savions pas, s'il s'agissait réellement de notre voisine ou de sa descendance mais grâce à ses nombreuses mains qui flottaient dans le vent, nous pûmes la reconnaitre,  En comptant à mesure, les mains qui étaient plus nombreuses que ses doigts, cela correspondait au nombre précis des pages de nos livres rangés par ordre chronologique sur les rayonnages du salon à présent dispersés. Nous avions végété souvent devant ces rayonnages sans savoir qu'entre les pages, des gens (dont nous lisions de temps de temps les aventures), y logeaient véritablement.

Ainsi, parce que nos rayonnages étaient convoités dans toute la région, notre maison avait attiré l'attention de tous ces héros invisibles, irradiant mine de rien notre esprit sans nous demander la permission.

Ainsi, au lieu de nous en émerveiller nous nous sentîmes floués comme si ces gens avaient désiré nous voler quelque chose ou sûrement parce qu'ils mettaient du désordre, là où nous préférions que tout fût parfaitement rangé, par exemple quand notre salon se recouvrit de plumes, ce fût encore à nous de nettoyer sous les brindilles les oiseaux tombés des arbres fruitiers ils béquettaient sur notre parquet, déplaçaient nos pupitres, dégradaient nos plafonds pour voltiger dans le champ d'à côté, tout devint sans dessus dessous et nous ne pûmes bientôt plus distinguer quoi du champ quoi de notre maison faisait la différence entre ce qui était à nous, à personne, à tout le monde.

Heureusement, prévoyants par nature, nous avions gardé l'acte de propriété de notre maison, en cas d'ennui ou de litige, mais plus nous tenions à serrer cette petite réalité avec notre chair vive, plus cette petite réalité semblait nous échapper.

Au bout d'un certain temps nous ne pûmes dire vraiment où était la maison, nous vîmes juste une vieillarde qui riait sur la rive serrant son amant retrouvé, dont elle caressait l'uniforme avec ses nombreuses mains. Ca semblait difficile à imaginer, une telle vérité entre mille ne vaut sans doute pas d'être notée.

Ce que nous observions, ne correspondait pas à l'idée que nous nous en faisions à l'origine, nos prévisions devenues inapplicables, limitaient du même coup, notre champ d'action, une réflexion devenue inutile en toutes circonstances, nous permettrait-t-elle de tenir dans les jours à venir ? Nous nous posions beaucoup de questions surtout d'ordre personnel, mine de rien pragmatiques. Pourrions-nous simplement survivre à ce désordre immobilier ou peut-être spirituel si personne n'accordait crédit à notre interprétation ? S'il ne restait personne pour reconnaître que cette interprétation était une des réalités probables prouvant foi, innocence, en notre langage, il ne resterait plus personne qui pourrait à présent s'adresser à nous sans douter de notre parole.

Ainsi nous avons dû lutter affreusement contre nous mêmes, un corps dilaté dans l'espace contenant d'autres corps nous lardait de questions. Des gens, informés par des voisins qui regardaient la scène de loin, déclarèrent qu'il n'y avait pas de feu sans fumée, et comme nous restions devant eux à nous taire, ils se mirent en colère, enfin le peu qu'ils attendaient de nos explications était si décevant, qu'ils se dirent qu'il y avait anguille sous roche ou peut-être un abus d'alcool mais quand ils virent autour tout ce désordre, ils nous sommèrent de faire des travaux de remise aux normes sous peine d'amende. Nous ne pouvions même plus vivre à notre façon, mais toujours dans le bon sens des autres et comme toujours nous nous demandions pourquoi il fallait que nous nous exécutassions de la sorte.

Ainsi, il était temps de reprendre le cours ordinaire et d'appeler immédiatement un entrepreneur de la compagnie des eaux et forêts afin de changer ces canalisations, et pourquoi pas lui demander de vérifier les digues que nous avions commencé à construire cet été sur la rivière, barrages en allumettes contre le vent d'été. Nous savions déjà ce que ça ferait: Un gars viendrait en salopette il nous dirait qu'en cas de gel, dès le prochain hiver il faudrait cimenter.

C'était là l'occasion d'oser demander un devis, mais il reste difficile de trouver un bon artisan disponible en hiver. Nous pourrions bien crier là, au milieu des champs, maudire notre aventure, nous avions manqué de précaution, mais cette fois nous reconnaissions notre insouciance et ça nous servirait de leçon. Il faudrait reprendre le taureau par les cornes afin que toute chose rentre dans l'ordre et ensuite nous pourrions à nouveau relier ces feuilles volantes à la collection Rouge et Or.

Ainsi nous partîmes à travers champs, à la recherche de notre mobilier qui flottait dans la brume, le canapé c'était un point de repère, pour arriver à localiser le petit meuble où nous avions posé le livre des pages jaunes avec le numéro de l'entrepreneur, juste en dessous du téléphone, il fallait ordonner au plus vite à cause de cette vieille dame qui ne nous quittait pas des yeux et recommençait à loucher, nous avions peur qu'elle se rendorme, ce qui était difficile à évaluer puisque la nuit au jour mêlée, empêchait la logique de structurer notre pensée.

Ainsi notre bonne volonté s'en fût peu à peu désarmée de s'éprouver sans prise avec aucune sorte de réalité. Pas même un fragment de ce rêve ou de son souvenir ne désembrouillerait cette pelote où le temps des autres qui s'accélérait semblait figer le notre. Surtout quand nous regardions la rivière avec ses bateaux qui paraissaient revenir d'un royaume dont nous avions parlé souvent après avoir lu des histoires de fantômes et de revenants.

Nous redoutions que les bateaux ne ramènent ici nos ancêtres qui rajeuniraient et revenus plus jeunes que nous, reprendraient notre habitation à un point du temps si confus, que nous pourrions nous demander si au fond ce n'était pas nous qui avions somnolé longtemps dans le canapé de notre voisine puis étions morts de mort naturelle (c'est une des hypothèses) ou dans des circonstances encore mystérieuses que les médecins jugeraient si suspectes, qu'ils feraient venir des experts contre des sommes exorbitantes pour un résultat pire qu'absurde.

Ainsi par un plus grand hasard, je ne sais si c'est un peu plus tôt ou au contraire beaucoup plus tard, nous vîmes revenir notre voisine, riant de toutes ses dents, avec ses joues plus rouges que des pommes, presque un visage d'enfant qui claironnait: - je vous ai bien eus ! et tôt revenue étreindre son amant retrouvé avec ses nombreux bras, tous deux s'endormiraient longtemps.

Epilogue: 

Ils sont enlacés pour l'instant dans notre canapé revenu à sa place, avec les autres meubles. Ils dorment, on ne sait trop comment, pendant que nous attendons la camionnette de l'entreprise des eaux et forêts qui ne devrait plus tarder à cette heure.

Notre canapé n'a rien voulu nous dire, et s'il sait quelque chose il ne souhaite faire aucune déclaration qui pourrait apporter un éclairage aux investigations qui vont suivre. J'ai oublié de préciser qu'entretemps notre canapé s'était mis à parler, c'est un point de détail, vous me direz "embarassant", détrompez vous, il n'est pas si étrange disons que c'est presque une chance (pour vous lecteurs, précisément) que notre canapé soit du genre peu bavard mais ça peut perturber l'homme qui n'est pas habitué à voir ses objets lui parler, bien qu'on s'habitue à tout et cela à terme devient aussi normal que nos tapis roulants ou nos chaises à trois pieds.

Je vous épargne le récit de la suite un peu embrouillée où notre ameublement faillit se perdre à travers champs, il fallût attendre au moins jusqu'à la page 88, pour voir apparaître les premiers bourgeons du printemps même s'il était écrit que nous étions en plein hiver cela ne nous empêchait pas d'entendre germer sous la terre des grains de blé dont on ferait les beaux livres avec de la farine du pays où l'on n'arrive jamais.

 

 

 

 

 Photos : Une vue très fragmentaire du pays où l'on n'arrive jamais.

 
 
 
Nabirosina © Frb 2013.

lundi, 28 janvier 2013

Archives

 Je suis en train de me constituer des archives

fenêtres r.jpg


Je ne me soucie pas de savoir si ça servira à quelque chose mais c’est là dans un meuble avec des casiers, comme on en voit chez le notaire, un meuble face à moi, à portée de mon regard. Étonnamment, cela m’aide à vivre mon présent comme si les reliques de mon passé n’étaient pas séparées de mon moi d’aujourd’hui et que la discontinuité de ma vie retrouvait au moins un semblant de continuité.

J.B.PONTALIS: (1924-2013) extr. "Oublieuse mémoire"

  

 

 Deux indispensables : 

http://www.scytale.fr/Textes/lectures/livre_fenetres.htm

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ah...

 

Archives encore ici :

http://certainsjours.hautetfort.com/archive/2008/11/11/fe...

http://certainsjours.hautetfort.com/archive/2008/06/27/fe...

http://certainsjours.hautetfort.com/archive/2012/08/03/su...

 

Photo : meuble à tiroirs paré d'un tapis rouille.

 

Lyon © Frb 2013. 

jeudi, 24 janvier 2013

Cloudscape

Qu'est-ce qui fait qu'il est parfois difficile de déterminer dans quelle direction nous allons marcher ? Je crois qu'il y a un magnétisme subtil dans la Nature qui, si nous y cédons inconsciemment, nous indique la bonne direction. Il n'est pas indifférent pour nous de savoir quel chemin nous empruntons. Il y a un bon chemin, mais nous sommes très assujettis à l'insouciance et à la stupidité, et nous sommes enclins à emprunter le mauvais. Nous emprunterions volontiers ce chemin que nous n'avons encore jamais emprunté dans ce monde réel, qui soit parfaitement symbolique du chemin que nous aimons suivre dans le monde intérieur et idéal ; et parfois, pas de doute que nous trouvions difficile de choisir notre direction, parce qu'elle n'existe pas encore distinctement dans notre esprit.

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Photo: des pas perdus.

 

St Clair © Frb 2013

dimanche, 20 janvier 2013

Avalanche

Et je m'en vais à Panama pour vivre en sauvage. Je connais à une lieue en mer de Panama une petite île (Taboga) dans le Pacifique, elle est presque inhabitée, libre et fertile. J'emporte mes couleurs et mes pinceaux et je me retremperai loin de tous les hommes. 

PAUL GAUGUIN


biche bnn.jpg 

Il n'a rien entendu de particulier, il s'est contenté de regarder. Il est sur la ligne de départ. Autour de lui le bruit gagne. C'est le seul argument qui retient l'attention, et semblable aux mouvements précédant un parcours, lassé de parcourir, il voit le paysage réduire les perspectives, quelques mots devraient suivre, qu'il tait. Il ne suit pas.

Ce thème sera le seul motif qui vaut un peu la peine de décrire ce qu'il reste, ce qui va disparaître. Il choisit la plus sotte expression parmi des milliers d'expressions possibles, un confort creusé en ce trou, un nombril aspirant, tiède encore, les plaies brûlantes de l'homme, ou les battements d'un coeur humain pas plus qu'un aspirant de rien allant à l'interligne dans l'épaisseur du bruit glorieux de ses échos.

Il y a le temps qui vient, dresse une chape et ça couve sous son poids de chair vive, ça donnera une valeur factice à la surface, quand une porte bat aux vents, quand l'éclat de ces feux collectifs tient l'univers en hébétude, il referme sa fenêtre, il n'y aura bientôt plus à se battre contre rien.

Il a rayé son nom, il a songé aux possibilités d'anéantir enfin toute faculté d'écrire, pour s'en remettre à ce silence. Oserait-il au moins peindre ? Des Carceri à la mine de plomb, le prix de ses efforts, et des fleurs encore, quelques lettres de l'île puis la disparition d'une marge qui portait la couleur dans une ligne de fuite. C'est peut-être un ersatz ou c'est le labyrinthe d'un lieu qui nous décime, milles convives aux fenêtres et pas un seul, réel. 

Il fouille dans cette matière, quand revient la jachère, il y voit un soleil privé de ses ombrages, l'espace habituel où chacun arbitré dans le langage d'un autre réfute l'obscurité porte une perspective de puits et de falaises sur une place noire de monde.

Un mot encore si près à le couvrir de honte, y affûtera son verbe et l'éloquence qui vit toujours en légéreté, impérieusement tenue portera à nos lèvres les flux d'acidité. Ces grands tonneaux étranges à présent se déversent imitant parfaitement le bruit du pacifique, épanchant une série de vagues bien tempérées et délayant le corps qui se tait, le défait, comme se défait le verbe.

Il ne peut rien en dire, nous capturons de force ce point d'inanité, c'est à peine une cible qui nous veut repliés dans cette obscurité, elle va nous réfléchir, nous briser, l'emporter, qu'en sait-on ? Qui pourrait nous instruire ?

Nous serions tels que lui, des modèles d'écorchés, barrés de croix, de traits, des figures portant peine à la brutalité où la mort du désir peut encore l'emporter, ne tiendra qu'un espace lentement annexé ; l'innocence consommée, il faudra retrouver un mot à prononcer pour cet homme en retrait qui ne sait plus parler.

Un pas de plus, il souhaitera couronner son effort, dépasser les obstacles pour bâtir un royaume au flottement discret, des airs de flammes muettes courant sur nos jouets qu'une vague achemine dans le ravissement où l'ignorance nous tient à tout heure disponible, un bon rire à demeure tel qu'il fût toujours prêt, générant une série d'accidents, de minuscules enclaves où le mot est jeté où le désenchantement se reproduit à l'identique, tandis qu'il essaye de jouer pour simplement jouer.

Un pas de moins, les marchands de plaisirs passeront sur sa peau un baume rafraîchissant, il reluit à nouveau il est comme liquidé mais il reluit pourtant. On peut le suivre ou l'oublier se faire lentement rattraper ou souffler ce pion solitaire, mais cela n'a pas plus d'importance que ce qui est secret et devra forcément nous taire.

Il payera. Il payera en retour du désir affamé de s'affamer encore, quand l'oeil fou qui dévore des vies à la seconde aura mis des cailloux dans cette immense bouche, la sienne voudra se clore, saborder ce qui porte en dedans, ne trouvera aucun mot pour extraire une manière de recommencements à cette fin qui résiste à comprendre.

On connaît le passeur obligé de se rendre. C'est partout le même quai, alignant une suite de croix et de carrés. Partout c'est un poème qui recompte ses pieds, ça forme dans le ciel quelques cristaux de glace et des ronds de fumée quand la lumière prend l'ombre ou peut-être autre chose, la marche se soustrait, l'homme fume une cigarette et nous voit sidérés que le vocabulaire n'ait jamais su faire mieux que nous aider à exprimer cette sensation profonde de n'avoir rien à dire.

Ca fait longtemps qu'il sait. Il mâchera les cailloux, et sentira la terre lui porter des pelletées, un semblant de jachère devenue cette palette de noirs et de blancs contenant un ensemble de couleurs ou l'absence de couleur. Il goûtera la nuance, afin de se mouvoir d'un espace à un autre sans tirer aucun trait, aucun plan, aucune des conséquences. Il est dans les reflets ou l'absence de reflet comme à ces premiers jours, naissant un peu trop tard, il a pris de l'avance, il se pelotonnait contre un arbre et goûtait au silence sous un ciel moutonné masquant les voix violentes, des ébats d'où revenait une foule assurée.

Il n'y a plus à douter, pour traverser les lignes, sortir de cette violence, il faudra marcher seul là où l'obscurité se fera consolante, et la mécanique sourde pourra continuer à cibler, à broyer, elle n'aura pas de phrase pour dépouiller le geste qui recouvre le ciel d'un champ de tournesols. Il n'aura pas besoin de ces flux de paroles pour aimer ces baigneuses divines indolentes ou saisir le silence d'un dernier grand concert dans la fine transparence, les nombreux coups de couteau donnés à la matière, sont peut-être semblables, à ceux que l'on nous donne.

Un mot ne tiendrait pas à capturer cet homme, un mot ne tiendrait pas à demander pourquoi ces entailles n'ont pas entaillé le visage des nombreux regardeurs ? La question le déplace. Il est là, et il fume du tabac hollandais. Son geste le retient, entre une drôle de clarté et le flou inhérent à la nécessité de se tenir toujours plus près du vide.

De ne pas l'ignorer, du moins, il semble n'y avoir d'autre issue, à présent, que de craindre l'effroi qui le rendra muet, avec cette habitude de ne parler qu'à soi, d'en ressentir l'outrage sans pouvoir accepter que nous serions tenus de battre ce pavé, nous livrer, nous lustrer, cumuler les effets, de quoi bien tapiner.

Il redoute le courant réducteur, et le malentendu qui placera son coeur d'homme entre le singe et la savane, il comptera sur les doigts d'une seule main ceux qui ont pu survivre à cela sans se fossiliser, sans se faire braconner, ceux qui ont pu créer encore, pour changer la vie quelquepart, non seulement l'énoncer, mais l'appliquer sur soi, ce qu'il reste de cobayes ne serait pas doué à satisfaire ces files qui se massent aux musées, des foules reconnaissantes, l'artiste mort estimable, une somme de vies ratées pour battre des attraits, mourir dans les images.

Longtemps, longtemps plus tard, il trouvera quelques pièces détachées, elles nous tiennent à portée sur un filet de bave, un cri vaste oublié, le prenait corps et âme, et pouvait nous relier par une sorte de chant du monde inépuisable, mais encore trop lointain. Il a vu ce matin, Panama sous la neige, et sa jeune vahinée venue emmitouflée le plongera à nouveau dans l'extase.

 






Echappée belle : à lire et regarder, le livre de Gauguin, "Noa Noa"  paru aux éditions J.J. Pauvert en 1988.


Photo : Taboga en hiver, ou le départ de l'élandin.

 

Là bas © Frb 2013.