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lundi, 29 juin 2015

Des accords

Il ne s'agit pas d'être là, il s'agit d'être le là.

JEAN-LUC NANCY

des acco.JPG


Tous les corps animés, inanimés, cette juxtaposition des extériorités, (un trottoir, un poteau, un clavier, une personne, un passant, homme, femme, enfant, chien, etc...)

Tous les corps qui veulent dire ce qui est dehors en tant que dehors à côté auprès avec un "autre" (corps)

au corps à corps dans la disposition

ressentir dans la réalité la proximité des êtres à distance.

Etre touché.

Ressentir cette infime différence entre ce qui touche et ce qui est touché, le toucher - le tact - est infiniment discret, Jean Luc Nancy l'a écrit dans "Calcul du poète" 

le toucher est discret ou il n'est pas.

L'être n'est pas enfermé en lui même, on ne peut totalement jouer à se l'approprier comme une chose car il est déjà ouvert au regard de l'autre et déjà imprégné ou même "contaminé" par les présences des corps, tous les corps des autres en mouvement.

le toucher est concret et abstrait.

On pourrait évoquer cette logique du toucher via le mythe d'Ulysse et les sirènes 

on pourrait évoquer ici même les Sirènes, par un truchement aussi lointain qu'intemporel,

chacun sait, que ces êtres féminins instillent un chant, irrésistible qui a envoûté chaque marin qui passait à proximité, (les sirènes symbolisant les âmes des morts montrées à l'origine en figures d'oiseaux à tête humaine puis en femmes à queue de poisson, elles étaient des divinités de la mer postées dans le récit d'Ulysse à l'entrée du détroit de Sicile, sur une île entre l’île d’Aea et celle des monstres Charybde et Scylla, mais il existe d'autres lieux de leur séjour comme le cap Pélore, l'île d'Anthémuse, les îles de Sirénuses, ou Caprée. Bref, elles charmaient de leur voix mélodieuse afin d'entrainer les marins vers une vaste prairie, couverte d'ossements et de chairs asséchées. 

Mais le chant des sirènes n'ensorcelle pas les marins de passage par sa beauté, il ensorcelle parce qu'il contient en lui une promesse d'un savoir absolu.

Capturés par ce chant, les marins trouvaient inévitablement la mort sur des récifs qui entourent l'île des sirènes, et Ulysse fut le seul à dépasser les sirènes parce qu'il s'était attaché au mât pour pouvoir écouter ce chant et précisément, se préserver une distance nécessaire, ainsi aura-il pu aborder le chant des sirènes et être touché par lui.

Cette intrication paradoxale de la distance et de la proximité (par un détour qui semble étrange mais pas si étranger, pardi !) évoque justement le motif ambivalent du distinct.

Dans ce mot se trouvent rassemblées les significations de la distance - du différent - ce serait une indication sur ce qui ne peut être touché ou peut l'être, mais sans contact corporel.

Ce qu'un trait retire et tient à l'écart en le marquant de ce retrait.

selon J.L. Nancy il serait impossible de toucher le distinct, non pas parce qu'il est intouchable mais parce qu'il est impalpable, c'est à dire inaccessible.

La singularité plurielle de l'être est la condition qui rend possible tout rapport éthique, même si le toucher ou le tact ne sont pas exactement considérés comme une catégorie éthique.

La discrétion du rapport entre les êtres n'est possible que parce qu'ils co-existent, parce qu'ils sont toujours déjà ensemble.

Subsisterait alors, l'unique moment où nous pourrions être touchés par un regard, simple ouverture au monde adressée, qu'on ouvre à d'autres en se dépassant.

Regard jeté devant et hors de soi.

Ces choses là sont si bien ajustées qu'on ne peut les fonder sur la seule connaissance ou l'intelligence.

Elles ne dépendent sans doute que d'une coïncidence.

Comme les sirènes dont la juste distance ne se dévoile que dans la mort, celui qui cherche, et crée, (Nancy, dit "le poèteon pourrait élargir) :

[...] doit tel Ulysse prudemment ou même avec une certaine lâcheté approcher ce qui ne peut être approché".

La mesure la plus juste serait le langage poétique, la mesure d'y mettre au lieu de mots toujours encombrés d'histoires personnelles, un rythme, quelque chose sans mesure laissant advenir la possibilité d'une coupure nécessaire. :

La continuité ininterrompue du sens vivant ne peut être "sensible" que dans son interruption".

Sujet peut-être à suivre, sur le thème de la ville pour les gens de l'été - ceux qui restent - qui battront le pavé très loin des bords de mer.

Photo et notes évasées et facultatives : La place est sur mon mur, séparant et reliant deux mondes distinctement, autre ligne de fuite filée par le canon, rien que du pacifique, des passants d'une rue s'apprêtent à rejoindre l'esplanade, c'est un corps de ballet autant de chorégraphes livrés qui se délivrent, à ce moment précis de l'obligation d'en débattre. Concentrés à leur seule façon singulière d'envisager la traversée, la possibilité d'une ville (d'une île, d'une aile, d'une houle, de huées d'hirondelles, de z'hiboux ou que sais je) se déploie en une polyphonie discrète pour mille têtes, mille nombrils et autant de chairs tièdes ou brûlantes jouant avec les pieds sur le clavier (plus ou moins tempéré) de certains jours, (cette interprétation fort contestable se passera de toute présomption pour s'unir à une sorte d'indulgence universelle (j'espère):  

"on ne traverse pas une chaussée la bouche ouverte" a dit le sage chinois (à la barbe d'Héraclite*)

"Unis sont tout et non tout, convergent et divergent, consonant et dissonant; de toutes choses procède l’un et de l'un toutes choses"*.

c'est là, (à nos gamberges, "easy") une condition suprême pour arriver (au moins) vivant de l'autre côté du piano, et ainsi me relier à toi, ô mon ami, mon frère ! unis sur l'esplanade où déjà avant toi ont chanté tous les choeurs et les voix des intempestifs - ceux-là, plus cléments et plus inoffensifs que les sirènes d'Ulysse. 

Moralité : y'en a pas.

Le poète Li Tou dans la soute à charbon, effeuillant de Nancy à Homère, les possibilités d'une ville passera par le sourire (autre énigme) du sphinx ammoniacal dit "le""caillou", (un caillou certes, mais pas un caillou comme les autres) de la bonne colline (de Madame la Croix-Rousse), figuré en Bouddha impassible donc, bienveillant pour ses gens, lire ici, son ambassadeur en émissaire pratix aidant la traversée: "l'habitant du caillou contenant un fragment de chacun d'entre nous", (notre philo-facile) via l'expert-géologue de C.J posté dans la guérite (ça fait un paquet de mondes) d'ores et déjà fondus sous le pandémonium de la traversée du lendemain, je décline à nos vagues par un conseil du jour

de grâce, soyez prudents, par les rues, on the road, (on vous aura prévenus)

La possibilité d'une esplanade en ville, n'allant pas sans dangers ni menaces, on vous réservera (il faut ça), 4'33" de silence pour la mise à distance, si rude voie sous telle chappe (ô patience). Et, si il y parvient l'égoïste semblable, pourrait bien fusionner avec la petite chorale des fourmis en vacances et autres collectionneurs de valses, de sauveurs d'harmoniums, j'en oublie et j'en passe ; alors avec des si, une multitude de si on aura peut-être une chance (j'avoue qu'elle est très mince) d'être le là ? (Vermot, sponsor). Avant de se faire broyer par un nid de pattes qui nous ferait un crochepied (évidemment involontaire), la chute finale (mourufin-loumunif) est remise à plus tard bien qu'on prévoit des bottes, desfois que ça arriverait, même si les traversées ne sont pas toutes écrites à l'avance (la chagesse, sur un pied), Héraclite dans la rue en dos d'âne jusqu'à Caluire et Cuire a testé, les chevaux de bois, en sandales, (du distinct / indistinct à se perdre pour s'y retrouver)

 La route qui monte et qui descend est une seule et la même. 

Voilà.

Sources : "Sur l'irréalité du touché poétique chez J.L. Nancy par Aukje Van Rooden.

Remerciements : aux groupies du pianiste et autres amateurs d'instruments de musique installés sournoisement dans nos villes (on nous cache tout ...) aux pianos, en freestyle installés, bien visibles, eux, dans nos  gares expérience des possibles avec de belles surprises, certaines vraiment touchantes, on y reviendra peut-être un certain jour, et enfin aux joyeux rabats-joie ceux qui n'aiment pas la plage (même pas celle des vraies villes avec un vrai faux sable) à ceux qui sont malheureux sous le soleil, à ceux qui ne traversent les ruelles que lorsque vient le soir, (crin-crin offert d'air provisoire qui peut même se jouer à la flûte traversière, la nuit, à la fenêtre).

 


podcast

 

 

Grand piano avec et sans bretelles accueillant ses artistes... vu à Lyon par... © Frb 2015

samedi, 20 juin 2015

Coeur de pierre

Pour remplir cet objet, nous imaginâmes une statue organisée intérieurement comme nous, et animée d’un esprit privé de toute espèce d’idées. Nous supposâmes encore que l’extérieur tout de marbre ne lui permettait l’usage d’aucun de ses sens, et nous nous réservâmes la liberté de les ouvrir à notre choix aux différentes impressions dont ils sont susceptibles.

ETIENNE BONNOT de CONDILLAC in "Traité des sensations" 1754.

musée1hlisseb.JPG

Mais au lieu de monsieur Etienne (un Abbé de surcroit) et son fameux traité, découvrons la fiction, Giotto, enfant, parlant pour lui-même ou quiconque, dans le jardin du cloître dit "jardin du musée":

"Je sauve les apparences, mon cornet ne rend plus aucun son à présent. Je ne saurai jamais jouer autre chose qu’une transposition d’airs de cour copies des grands royaumes, devant quelques rombières scrutant ma nudité comme le dernier trésor qu’elles pourraient convoiter sur la terre sans repos, souriant naïvement avec des airs de vierges venues au premier bal ; je lirai dans leurs yeux la sécheresse affective de leurs amants suaves ne cédant au passage que le collier de griffes, et je ne comprendrai pas ce qu'il faut de plaisirs moi, qui suis sans histoire. 

De cette concupiscence camouflée, grâce à Dieu, le diable entre les glyphes contemplerait des charmes. Tandis que je songerai d'enrouler mon cornet l'inclinant patiemment pour y chanter le vent, d'un air si harmonieux qu'il me remet en bouche des valses consolantes - la musique adoucit les coeurs et les prolonge - Aussi, cherchant encore, fillette à émouvoir, qui fut sûrement d'entre elles, durant ma longue enfance la plus tendre et fidèle, ou la plus caressante, toujours je me demande - mais comment, pourrait-elle attraper ma tendresse ? - Bien que je fus ardent en mes rêves, animal, plus souvent j'imagine qu'on me révèlera fort comme un dieu pervers respirant à distance l'ambre noir du cosmos.

Au galop, je suis roi. Une corne de bélier croît en moi dont je trace les combats sous un ciel de cobalt j'aimerais qu'elle me renverse, moi, le monstre, tonnerre, ruisselant mais hélas ! on me fera un signe, on dira qu'il est temps de m'en tenir au socle, balançant sur la pierre à mes pieds nus l’adresse d’un rendez-vous courtois, je recueillerai l'éclat de picaillons griffés qui tombent en pluie sur l'herbe. Par ces étoiles mortes je saurai que cent sous de cailloux n'est pas l'or que promettait ma voix. Dans la menue monnaie saisie du bas de laine de mes troupeaux célestes, je cacherai ma peine, gardien des faux trésors, on me réservera, un acompte destiné à sortir les vieilles dames de leur tristes cretonnes pour les pendre à mon bras, les emmener aux guinguettes puis au salon de thé déguster des éclairs et des brioches dorées constellées de fruits noirs."

Photo :  Giotto enfant dessinant une tête de bélier (1842) sculpture réalisée par Jean-François Legendre-Héral (1796-1851) visible au jardin reposant du Musée des Beaux-Arts, à Lyon, situé place des Terreaux, dans le 1er arrondissement.

Texte : un court extrait volé par Mademoiselle Ferrand (croit-on), qui tient la permanence des somptueux bureaux de Monsieur l'Abbé Etienne Bonnot de Condillac. Saine lecture lue approuvée, une idée de culture estivale, (Condillac à la plage, à côté de Martine et de l'ambre) de quoi réanimer les murmures éternels qui remuent d'impensables virelais sous la pierre - ou à lire dans sa chambre - (pour tous les tristes sires qui ont horreur du sable).

 Nota : Si vous avez loupé le début, vous pouvez cliquer dans l'image (voyage vers le passé, et retour dans la boucle qui tourne infiniment).

 

Lyon-côté jardin, 2013, remix © Frb 2015.

vendredi, 12 juin 2015

Visquere

poser encore 

quelque chose comme un ciel

ou un linoléum

 

quelque chose comme bleu

bleu débandé 

et bleu encore ensuite après

sans pouvoir en finir

 

l'important n'est pas d'être là 

on le saurait 

mais d'être encore pourtant

là 

sans être sûr

 

 ANTOINE EMAZ, in "Boue" éditions Deyrolle, 1997

 

champs perdus vv.JPG

 

Une traînée de boue au plafond et du linoléum marron avec un peu de moquette autour, décorés d'un sofa de chez Rocher-Bonbois, des journées entières dans cette chambre à regarder défiler des soldats qui s'en vont faire la guerre, on ne sait où, ni pourquoi. Moi, j'aimerais partir en vacances, voir le lino du Gros du Roy, ou quelque chose comme bleu flotté du haut en bas, partir très loin et je reste, n'étant pas sûre d'être là. Comment savoir vraiment ? Partir quand on n'y est pas ? Epi doux ? Qui conçoit ?

Ma chambrée, ma traînée, mes soldats. Toute une vie bien à plat. Là, un genre de selfie, (mais sans moi), ou tapie dans une ombre ? Qui cacherait quelque chose ? On sait pas. On s'en fout pour tout dire. Comme l'a écrit A. Emaz

 

 "On n'a pas de réponse mais ça n'interroge pas". 

 

la question s'harmonise avec le chant du monde, ainsi tout s'organise à peu près bien sans nous. (Adagio)

 

En attendant, si les questions sans réponses* vous semblent désespérantes, (je dédie à la source*), vous pouvez caresser l'image, (bien gentiment) et qui sait quelle théïère moutonnante ... ? Ou quel grand Yakaplum délivrera l'oracle ? 

 

Illustration : Dans la boîte à peinture. La sortie des soldats de l'école de St Cyr entraînée par une flopée de cancres bleus.

"Ec uqi suno gnecha sed cracens sal" a dit le très discret et courageux, Euclide

 

Nabirosina, la paix au bord du monde (volet III) © Frb 2015

jeudi, 04 juin 2015

"Mais", l'eau...

Etre naïf, parce que quelqu'un pense que vous l'êtes, être sot parce qu'un sot vous prend pour tel, être un béjaune parce qu'un béjaune vous plonge et vous fait macérer dans sa propre immaturité, il y aurait de quoi devenir enragé, s'il n'y avait pas ce petit mot de "mais" qui rend la vie à peu près possible. Se frotter à ce monde supérieur et adulte sans pouvoir y pénétrer, se trouver à deux doigts de la distinction, de l'élégance, de l'intelligence du sérieux, des jugements mûris, de l'estime mutuelle, de la hiérarchie des valeurs, et ne contempler ces douceurs qu'à travers la vitrine, les sentir inaccessibles, être de trop.

WITOLD GOMBROWICZ in "Ferdydurke", éditions Gallimard (coll. Folio), 1998.

solitaire.JPG

gens des quais.JPGIl existe un bon nombre de gens qui paraissent seuls au monde, "mais" ceci n'est qu'une impression. (Premier volet)

"Li tufa es frimeré ed ess responsimis" (dixit Esope)

Des êtres, au fil de l'eau ont jeté les vitrines dans les reflets du Rhône - non pour fuir - "mais" tenter de saisir - la paix - au bord du monde. (Deuxième volet).

Accueillir, recueillir, lire dehors, contempler quelques scènes pas sérieuses ouvrant d'un jour à l'autre une parenthèse, de trop, (ou pas assez) vouée aux forces molles, du léger pas flottant de la cité active au vol discret des mouettes ; là, un autre printemps à glaner sur un mode récursif - un doux regain d'enfance - clapotis, alluvions - le rêveur sur sa tranche (pas seul dans l'univers), parle aux alligators.

Dyptique à suivre, peut-être...

 

 podcast 

 

Music : Lowell Fulson: "River blues"

 

Fluidités, Lyon © Frb 2015.

mardi, 26 mai 2015

Le voyageur

En secret nous glissons dans les ténèbres par le chas de l'aiguille.

REINER KUNZE  in "Le poète Jan Skácel", (traduit de l’allemand et du tchèque par Gwenn Darras et Alena Meas), éditions Calligrammes, 2014                      

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Un promeneur sans souvenirs, rentre chez lui, longtemps après, mené aux confluences lui prend soudain l'envie de changer de direction. Juste avant, il revient sur ses pas, revoir le paysage qu'il avait tant aimé. Il n'en reconnaît rien et ne s'y retrouve plus. 

Il contemple une image qui a dû le représenter autrefois avec nous et tant d'autres, il a anticipé et l'image s'est brouillée devenue à ses yeux symbole d'insignifiance. Un glissement s'opérait qu'il se doit d'effacer. Le regret d'avoir pu accorder de l'importance à ce qui n'en n'avait pas accélère sa métamorphose. Il peut fouler du pied ce qu'il a recueilli, réfuter son histoire à l'instant où redevenu l'autre, il sait - et comme tant d'autres qui sont passés par là - il sait où il en est. 

Pas de connotation pour encombrer la voie dont la réalité la plus fluide est cet état d'oubli ou d'anéantissement protecteur, garantie de pureté de l'homme en sa peau neuve. Il est le voyageur qui ne cesse de renaître et revivre en perpétuelle mutation, perpétuel étranger à lui même, il est cet inconnu qui s'embarque sur des rives, il devient l'étranger curieux des petits mondes ; puis la seconde suivante il pourrait reconnaître un visage familier qui lui ressemblerait, s'il n'avait pas jeté sa vieille peau par la fenêtre, s'il n'était pas passé de l'autre côté du pont, en quête d'autres rivages moins fouillés mais si vastes. 

L'homme entré en son cycle absolument nouveau a laissé au fond de lui le vieux garde du corps qui protège un trésor, des malles gardant les traces d'une tout autre personne. Il ne peut de si loin relier toutes ses escales. Il est le voyageur tirant le casanier de son inhibition, il est le passager qui permet de garder ou jeter, d'exalter ou d'honnir. Il a vu les passeurs se noyer dans le fleuve. Il sera passager entré au coeur du monde, se délestant du corps des anciens compagnons redevenus des ombres. Il sera sans passé, désormais sans bagage comme s'il avait été tout ce temps qui coulait, le jouet des apparitions, si bien qu'aucun, aucune qu'il rencontra peut-être dans le continuum ne pourraient être sûrs de le reconnaître à nouveau.

Photo : Le voyageur (caché) entre dans la fiction d'une balade nonchalante, là, des strates (deux vitesses, deux niveaux dans un même équilibre) voyageur sur la berge juste au niveau du fleuve, et voyeur (photographe) sur le pont, aucun des deux points de vue ne semblerait meilleur (qu'un autre) même si la vue du pont embrasse des perspectives lointaines époustouflantes elle étreint le même air de fugue que sifflait ce jour là, l'inconnu sur la berge, (le même vent dans la gueule ou dans le dos, tout dépend) et la même belle lenteur qu'un marcheur coutumier de la bonne ville de Lyon ou autre voyageur ou passager (du temps, du vent), etc... a souvent remarquée comme un charme singulier peu commun aux grandes villes, peut-être cela vient-il de cette omniprésence des eaux et leurs reflets, des bateaux, des passerelles (celle-ci inachevée) qui donnent cette impression aux marcheurs de glisser ou flotter (ce n'est qu'une impression)... 

"Et topantru, lis tolflent" (Galilée).

 

podcast

 

Sonothèque (crin-crin remis à flots) : La voix de son maître, par Guillaume Apollinaire récitant "Le voyageur" 

 

Hors-saison, les berges du fleuve Rhône © Frb 2015

vendredi, 22 mai 2015

Aux temps de nous

Les choses vivantes sont toujours des souvenirs. Nous sommes tous des souvenirs vivants de choses qui étaient belles. La vie est le souvenir le plus touchant du temps qui a produit ce monde. 

PASCAL QUIGNARD, in "Les solidarités mystérieuses", éditions Gallimard, 2011.

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Il y avait une palette. Un ruban déroulant des couleurs de saison, des serres, des drôles de plantes disposées sans façon. Il y avait des bras, des mains, des poches, les sacs, les dos, les corps et des sacs à nouveau.

Il y avait la faconde, les silences, la science et l'ignorance, les figures chagrinées, les musées du passé, les constructions futures, le souvenir en faux, les empreintes, l'effacement et toutes les émotions effleuraient ces frontières.

Il y avait la grandeur et le déclin toujours sur la même boucle un noeud, l'ouverture la clôture des magasins de sport, des portes cernées de murs, des fenêtres, et des tours.

Il y avait des réduits fourrés d'humanité derrière des vitres opaques, le ressuiement global, et la rondeur des jours, il y avait des fumées sans un feu, des ripailles autour d'un gros poulet, il y avait le calcul, des manoeuvres, des rocailles dans les voix de velours et des chansons grivoises brisant l'octosyllabe des mondes à Ventadour.

Il y avait l'arrogance des uns, la honte des autres, le renoncement surpris dans un filage exsangue, les sociétés-écran, la vie en air de cour au contact irréel, des flux à contre-temps, des prestiges éloquents, des bécasses et des clowns.

Il y avait une alliance entrée sous les décombres, la peur de l'isolement, la menace esquivée dans un ricanement, les flatteries, les fantasmes, le verbe en volte-face, il y avait la vengeance dans le raffinement.

Il y avait des pieds de grue, des panneaux lumineux, des talons qui claquaient, des ruelles escarpées, des trémilles près des gares, des répits, des reflux, des visages suffoqués, il y avait des clochards rangés en file indienne dans une rue du septième pour chercher à manger, ou parler, ou dormir quelque part avec nous, demander au passage un sou, une cigarette, de quoi vivoter bien, il y avait les vedettes essayant d'épingler en toute humilité, la triste vie des nains.

Il y avait des tigresses câlinant des hommes faibles, des genres à l'imparfait, des promesses enflammées, la tendresse et l'oeil monstre collé sur un loquet, un roulis de Givray et des rouleurs de joints.

Il y avait les denrées, le boire et le manger, le besoin de croquer, de craquer, d'émietter, des rats sur le bas de laine, des sons de grignotis, il y avait des vitesses, le travail, les loisirs, les balades en forêts remettant l'homme crypté dans son igloo de thym.

Il y avait nos données et nos ombres en allées sous un nuage abstrait, il y avait des tendues, il y avait des volets qui coupaient les fenêtres, la brume dans la rue Say tombait sur le losange du bureau de tabac graffé de lignes astrales, des slogans amoureux sans aucun messager, il y avait la rue Say.

 (Tu dis: - "je sais, je sais"/ tu sais, tu crois savoir/ mais toi qui vois si loin, et n'as rien vu de près/ as-tu seulement couru un seul jour dans cette rue si laide, du nom de Say ?).

Il y avait les collines vues d'une baie d'un hôtel qui posaient quelques brumes sur des conversations, il y avait le désir tombé en consomption, des besoins de crépine et de serpents lovés.

Il y avait des plaisirs et l'accumulation qui précisaient un point de division humaine, des envols capturés en besoins de looping, des chemins balisés, des fermes et des églises aux voûtes contreventées, des ogives, et des nefs qui se transforment en gîtes. 

Il y avait un bestiaire sous cette poutre antique et des détails sauvés par des regards d'orfèvres, il y avait quelquefois de brèves consolations précédant cette paille, ce foin, les pataquès qu'on se crée pour trois grains. Il y avait, on a cru, du sang sous ce collier, des ressorts dans le muscle enrobé de mohair, et des échines courbées luttant contre l'affront de la précarité.

Il y avait des programmes, des plans, des convoitises. Des squares mis au carré, des aires comme une vallée aux sentiers plein de flèches, il y avait des poèmes tournant dans la lumière, les enveloppes à timbrer, des offrandes à glisser dans de grandes boîtes en fer où les épithalames caressaient un décret : "ultime avertissement avant saisie d'huissier".

Il y avait des faux-cols qui traînaient sur des cintres accrochés aux cimaises d'une galerie d'art moderne. Il y avait l'apparence de la sérénité, un pas, trois arbres, deux bacs aux abords d'un pressing, il y avait la rigole écoulant les javels, l'emballage des chewing gum et de la chlorophylle collée sous les semelles.

Le mouvement de nos corps embrassant les nuits tièdes, perdus dans les écrans, il y avait des oiseaux abordant une passerelle de l'autre côté du pont et le vent par la rue des glaciers qui tournait brusquement virait en courant d'air.

On croquait des pistaches nommées "pistaches-maison" aux terrasses un peu fraîches, il y avait des pressions qui laissent une fine moustache juste au dessus des lèvres, il y avait le houblon, et pour chasser l'attente, la nourriture liquide, des sundae-caramel" portés sur des plateaux. Il y avait le mouvement chaloupé des sirènes, le claquement d'un pas d'homme beau dans son chevron beige, il y avait un espoir de déambulatoire hanté par des échos.

Il y avait la beauté offerte un court instant sur des rives indolentes il y avait du salpêtre dans le débredinoir, il y avait de la crotte sur l'Auguste Jacquard, il y avait les pigeons, des aigles et des renards qui vont à pas de biche, suivant le plan des clos : un portail, un jardin, où fleuriraient bientôt les lupins de Mademoiselle Hermine professeur de piano résidant rue Durien.

Il y avait la piétonne, la centrale, l'argentée, des feux triples aux carrefours et puis la vie du rail où l'étranger perdu donne son heure, juste après le poinçon, rien que la gentillesse, qui s'en va aussitôt lire l'emplacement des trains. 

Il y avait la pluie fine dans un pli de baleine et la silhouette d'Evelyne à la télévision glissait sur ses épaules un châle brodé de roses pour donner des nouvelles de notre anticyclone.

Il y avait, au delà, on suppose, un arrêt. L'oeil n'osait plus bouger porté à refléter sa couleur dans l'image, et toutes les bonnes pensées peaufinaient le glaçage en petites collections de présents, de passés pour livrer des archives à ce goût empressé de saturer nos vivres.

Il y avait la mainmise convoitant des valeurs s'offrant dîner gourmand d'une cervelle d'éléphant surmontée de valises avec poignées d'ivoire, il y avait des cantates lancés sur des roulettes chantées par des poètes qui revenaient de Naples.

Il y avait nos jeux pris en vagues de chauds et froids, ça virait tiède partout, des paroles agréables, des liaisons de guingois. Il y avait le déclin des cadences infernales fiché dans une agence de voyage "authentique", qui vendait pour deux semaines, les 7000 000 d'espèces d'amandes des Baléares, une gamme "produit-nature" dérivée du "mystère" 100 % végétal de "l'amandier-miracle".

Il y avait la terrible légèreté du "comment rajeunir et vieillir en beauté", offert pour le bel âge, des peelées, des pulpées, et des tas de "requinqués" invités à séduire. Dix ans de vie gagnée, le complexe "Hydrastar" combinait en même temps, l'art du massage indien, une ânesse et son lait, l'argile et le plantain, il y avait la jeunesse dans une ville cosmétique, des quinqua frisottés marchant à pas légers portant des sacs plastique imitation lézard sur lesquels rayonnait en Didot italique, ondulant infini, le fin mot d'élégance. 

Il y avait Avril/ Mai, on le sentait à peine, on l'avait mérité, on avait bataillé un hiver dans les neiges sans combler les dommages, rien à la pointe du monde, il y avait des façades, des affiches d'écorchés et les titres à scandale, l'effroyable cancer d'un vieux chanteur de charme, ça passait, ça passerait.

Il y avait des biquets au milieu des pelouses, couchés pieds nus, sortis des filières scientifiques roulant les mécaniques sur les voies interdites qui tripotaient pour rire des grandes bringues i-podées, il y avait les moyennes, il y avait les petites, des hommes en pré-retraite reluquant les gamines ou peut-être le contraire. Ou chacun serait prêt à des trucs insensés pour s'offrir en temps de crise les petits à côté.

Il y avait les cocktails où battait le mouvement des paupières de service, brunettes à délurer d'un désir apparu au pli d'un tablier, il y avait des bouchons, des sorties pour après, le léger tremblement produit par la texture ajourée d'un corsage, tout cela racontait le grand thème, la naissance de l'amour, la vie des classes moyennes et des autres, riches et pauvres, guerriers en côte de maille.

Il y avait la tristesse, à l'arrêt d'autobus reparti pour Grange-Blanche, des rages de clientèle devant les grilles fermées d'une banque suisse malhonnête, ces grands airs qu'on se donne quand on est en colère, et ceux qu'on nous reprend, la guigne à nous corser de remarques sévères, rien que des mots, ces nerfs en rubans défrisés autour de nos paquets.

Il y avait la guerre, des discours pour la guerre, les décrets, l'expansion, des gains, des pertes immenses, des murmures au palais, des oreilles s'y collaient rejetant des salives en flaques aux confluences. 

Il y avait des faucons, et des engoulevents, des canetons, des canettes, des faisans dans l'assiette. Il y avait des battues dans les marais du maître comme hier, les cerbères qui se tiennent à demeure finissent par dévorer les corps apprivoisés dans la gentilhommière.

Il y avait des affaires dont personne ne voudrait, des placards à balai, des amants sans Durex, des facteurs sous la couette, des époux consternés qui s'achètent du muguet pour se donner la chance, il y avait des tueurs sous les fards bariolés du marchand de bonheur. Auprès d'un chandelier, il y avait l'artisan retapant les couleurs du visage écaillé d'un jeune joueur de fifre. 

Il y avait des limites suivies par des "tout de même", il n'y avait plus de saison, rien pour imaginer que tous les coeurs s'éprennent, à l'infra-ordinaire satisfait de son troc heurtant un vide gonflé d'une peau d'énergumènes, les fadaises en consolent, éradiquent les transports par Voulzy en trouvère revenant d'Angleterre bradant le symphonique celtique, et les baskets.

Il y avait, des bonnes blagues, du rire dans la FM, le festival cyclique des chanteurs à paillettes morts dans les 70, le gala-tartiflette de la chanson française et les imitations au carnaval yé-yé, des parties de fou-rire sur les vanaruquiers, entre un flux d'évènements heureux et malheureux sans aucun autre avenir que gagner. Tout gagner, là, le petit printemps en buée sur la vitre, ici l'été indien, et là bas les mots bleus.

Il y aurait, autre part, une presqu'île en sourdine, un refuge où survivre d'où contempler l'écume au flanc d'une colline, un château dans les sables, une chapelle en papier, un Dieu à secourir priant l'homme d'insérer sa pièce jaune pour s'offrir au bref retour de flamme, rien de plus haut que soi-même sous le goulu saphir liquide, océanique, il y aurait un instant d'adhésion au réel, et le temps sans réserve reliant à ceux qui restent un retard, un silence lourd comme un ciel de traîne.

Il y aurait ceux qui mènent à jamais leurs oreilles loin du local-poubelle, qui pourraient disparaître compressés, inversés, en ces divertissements cooptés par les experts du carré influent, et des rois et des reines nous jetant la becquée drainant en cet enfer, des mots à la conquête. Il y avait / il y aurait / tant de rumba dans l'air. On couperait le son, pour que le souffle tienne.

   

Photo : Pince-fesse à l'orangerie du Parc. Le même (pince-fesse ?), 2 ans après, le kir, les chipsters tout pareil, + deux silhouettes saisies du dehors. Qui s'est perdu derrière la vitre s'y retrouverait peut-être un peu flou ? (c'est pour l'heure, une question sans réponse, même pas allégorique)

 

Lyon © Frb 2013, txt remixed 2015.

jeudi, 14 mai 2015

Toute honte bue

dimanche, 10 mai 2015

Vernissage au manoir

Renversé, lézardé, morcelé, toute appartenance humaine oubliée, c’est seulement comme un sol que celui-ci maintenant se perçoit, sol indéfiniment déchiqueté, aux croulantes mottes anonymes, dressées-déjetées, qui n’est même plus un terrain, mais les vagues d’une mer démontée, d’une mer de terre en désordre, qui jamais plus ne se reposera ...
 
HENRI MICHAUX, extr. "Les Ravagés", Fata Morgana, 1976, (p. 13). 

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Le carré de peinture commence à se craqueler. Quelques hommes et des femmes vont défiler ici. C'est une heure où l'on trie. Il faut briquer les pièces, convoquer l'escalier qui descend vers cette chambre où il n'y a qu'un lit placé juste au milieu, hanté d'une atmosphère d'entassement d'objets. 

Des outils démodés traînent à travers l'alcôve. La vieille bonne est partie, on raconte qu'elle était sale et simple d'esprit. La poussière s'est glissée comme un corps infiltrant légèrement nos habits. Dehors le soleil règne, ici c'est une caverne.

Eux, on ne les connaît pas. Sans doute, ils organisent, ils s'inquiètent ou ils causent de ces drôles de craquelures, l'obsession qui se penche sur un trait de peinture et semble s'allonger entre un nombre insensé d'outils tachés de sang, ça gêne ce sang qui traîne, et puis ce cercle gris, ces auréoles humides. Exposer dans des ruines, - "est-ce que les visiteurs sauront saisir le sens ?". Ils se disent que plus tard on gardera l'image, elle fera son chemin, parmi une quantité d'images déjà rangées, représentant un nombre effroyable de reproductions portatives toutes entrées en mémoire, qui forment de fines saisies de refuges incomplets, ça racontera une vie - "mais laquelle ? Dans quel but ?".

La vie comme oeuvre d'art, une abstraction de drames, l'atelier comme dépit et la chambre comme conquête, à défaut de pouvoir recoller ces fragments, les tableaux coutent leur prix, c'est presque un prix d'ami, par quelques entremises ou l'on serait tenté d'en préserver les traces et puis de les traiter autrement qu'en déchets, ou bien de les gommer. Il y a des trous sur le sol, ronds comme des cigarettes, nous marchons sur la cendre, il faudrait avancer, nous filons à rebours. Une dame a ramassé un marteau qui traînait, du sang sur les outils. - "Mais on se fout de qui ? !"

Plus loin dans cette pièce typique de ces maisons bourgeoises toutes en pierre et en poutres, une dame en robe trapèze ouvre un air de mystère dans une bibliothèque. On y trouve des indices qui prouveront que l'artiste aimait l'histoire de France, les atlas et la leçon de choses, les planches anatomiques, les microbes, les squelettes. On effeuille des traités du siècle de Lavoisier sur les transmutations biologiques, ce sont des drôles d'histoires de levures, et de moisissures qui produisent du potassium ou du phosphore, une série de planches dessinées montrant des bactéries mutables à l'infini. Il y a vingt-cinq volumes sur ce thème, on se demande quel est l'énergumène qui pouvait vivre ici. On ne savait rien de ce type et maintenant on en parle. Quelqu'un a supposé -"c'était peut-être un malade ? ". On n'ose pas questionner ceux qui se taisent, eux, savent.

Puis la dame entre-baille des portes en enfilade, enfin, lorsqu'elle ressort pour accueillir dehors les derniers visiteurs, on devient charognard. On fouille dans les tiroirs et derrière les volets par le clair obscur de la chambre, c'est Babel qui endort ces ballets de corps inclinés autour d'un lit très vaste, les femmes qui sont passées semblent y dormir encore et dessous repose l'homme, sa divine proportion et sa tête de momie ouvre un oeil en cristal.

Dormir ou reposer. On remue des papiers. Il a dû les aimer, ces femmes, toutes ces femmes, pour dessiner leurs corps, en courbes assez lascives ornés d'incisions roses bariolées de sanguines, c'est un patient travail pas encore un trésor. Il faut de beaux outils afin de parvenir à cette tête étoilée qui parait retomber sur un corps assoupi, coiffée d'une couronne mortuaire fabriquée de pétales de lis et roses fanées. Des entités bruissantes semblent incarner ces toiles tristement alignées, on voit quelques séries ratées de natures mortes, des faisans sur une table à côté des casseroles, des coupes de citrons verts, des marrons sur un feu. Quelqu'un dit - "Que c'est laid !". Il faudrait les donner. - "500 balles pour des croûtes qui ne sont même pas signées !".

Les personnes de l'accueil, qui parlent au nom de l'artiste sont debout dans l'entrée, elles forment un comité comme des veuves qui tricotent, mais entre elles, rien qu'entre elles, elles recomptent les entrées. - "Sept personnes aujourd'hui ! ça va nous faire à peine de quoi couvrir les frais". Entre elles, elles lissent les angles, font le tri pour les autres. Et ne laissent plus peser ce malaise vers la chambre où la crainte nous surprend dans le manoir hanté: quelques sorcières se lèvent, corps jeunes à têtes de vieilles, enclenchent un sortilège par derrière le volet : le rebut de l'artiste, ce fardeau que la mort n'a pas voulu porter, le parfum d'une belle qui cacha cette nuit, sa vie dans une lézarde.

Sous le pli d'un drap gris orné des initiales d'une des femmes et de l'homme, il y a un peigne en nacre où se trouvent attachés quelques fils, des cheveux tressés fins, et les vieux qui passaient juste avant de rentrer ont dû pousser un cri devant ce baldaquin. Ils hurlent et ils se cabrent, ils crient, ils s'époumonent -Touche un peu ! c'est de vrais cheveux !". Passé l'effet de choc, ils rient, ils parlent fort, "les vrais cheveux de la vraie morte ! ouh ! punaise ! c'est macabre !", ils font des mots d'esprit avec le rire nerveux, unis pour la déconne. Ils portent des touffes de crin blancs ou gris en couronne et au sommet le crâne brille comme un lustre d'or.

Cette idée de la mort ne leur dit rien de précis. Ils ont vu la fille nue, ils ont senti l'effroi les happer, silencieux, ils se fondent une seconde, dans la même tempérance, ou ils rient, ils ricanent, ils passeront l'été à rire pour rien ensemble, rien qu'à se regarder, ils pouffent, c'est plus fort qu'eux ce rire touchant le nerf dans le soleil de Mai et cette vigueur flambée d'une jeunesse les remet en piste pour un tour. Ils rient encore ! encore ! grâce au fil qui les mène jusqu'aux caves de Bourgogne où l'on pétrit les chairs dans le moût cramoisi, épuisant cette honte qu'ils ressentent d'être en vie quand d'autres sont partis. Parfois, ils ne font que ça : enterrer leur jeunesse, exhumer la mémoire courant après leurs vies de jeunes célibataires, de beaux gaillards tout verts, vieux coucous verts de gris. Ils railleront l'impudeur du cheveu de la morte, "- un poil de c ...  hi hi ! - t'es con, Dédé, ta gueule !". Ce qu'il faut de vacarme, pour donner l'impression de n'être pas meurtri.

La beauté entrevue n'en demandera pas plus. Ils finiront dehors, à faire rougir leurs lustres dans le vin de pays, des coups et puis des filles faites pour les suites de cuites, mais rien. Ils n'auront rien. Ils n'auront pas les filles. Ils feront demi-tour, ils reviendront si saouls reboire encore des coups. Des coups jusqu'à plus soif. Ils cuveront au jardin puis jureront qu'ils n'avaient jamais vu cet endroit de leur vie, depuis le temps qu'ils vivent là dans la maison d'en face, n'en sont jamais partis, ils jureront sur la tête de leurs femmes, jamais vu le manoir ! Sur la vie de leurs gosses, sur leur vie. Ca les remue à rebours, ces morts qui hantent la vie.

Ici, quelques bougies dont les mèches s'effilochent, le feu n'y prendrait pas, ce sont les corps qui serrent la chaleur dans nos bras, la diffusent sournoisement, une flamme brève sur une toile suffirait à griller ces bouches qui turlupinent. L'altérité des lieux nous retrouverait obscurs, en terre d'enluminures, d'eaux fortes et de chapelles. Cette lumière se transforme lentement au fil des heures, à présent nous révèle un clocher en plein ciel, on ne peut pas s'arracher des puissances de la pierre, on ne peut pas situer tous les jeux de lumière, un relief dans ces noirs, le dépaysement règne. Ou c'est le dépays, toute une vie enfermé à peindre sous une lézarde à humer les parfums dans les cheveux des femmes et à les reproduire. Peindre les parfums... - "Ah oui ? vraiment, comment fait-il  ?". Tout ça ne leur dit rien.

Quelqu'un a demandé si l'on pouvait feuilleter les premiers carnets de l'artiste, des cartons traînent partout, on marche sur les esquisses. - "Ces brouillons ? Non, vraiment, ils  ne valent pas un clou". Ils l'ont dit. - "Pas un clou !" ce sont des spécialistes, il n'y a pas à redire. Certains hommes meurent ainsi sans avoir achevé leur chef d'oeuvre, - "il y a de tristes vies, ma bonne dame !" ils l'ont dit "tristes vies ! ma foi, oui !"... Dans la bibliothèque on débat de l'époque d'une planche à bactéries XIX ou XXem siècle ? Quelqu'un a dû conclure  - "S'il est mort à ce moment, c'est que l'oeuvre était finie. Dieu l'a voulu ainsi !". Dieu encore. Un autre a répondu - "Personne ne vous a dit que l'artiste était mort". Un ange passe. Chacun sort.

Les dames du comité ont pris la calculette - "cinq nouveaux et deux gosses, ça fait quatorze en tout, c'est moins que l'année dernière !", entre l'apéritif et le goûter des petits, à l'unanimité ils se sont accordés pour répéter en choeur que ça ne valait pas la peine de se déranger pour si peu. La valeur et la peine. - "Où est votre peine, Madame ?". Elle l'ignore. Les autres ils ont suivi: - "nous, on n'a rien compris" - "trop compliqué pour moi !". La visite s'achève là.

On se retrouve au jardin, sous un grand parasol. La femme en robe trapèze passe avec des plateaux, elle ne forme pas ses phrases: - "Vin ou jus d'ananas ?". Il est toujours question de peinture ou de livres. La femme repart, revient - "quatre-quart ou tarte aux pommes ? Ceux qui vont décider s'envolent. On rase le sol. Ils seront responsables de rendre toute chose possible ou impossible en une fraction de seconde, c'est pesé, allez hop ! -"Va pour une tarte aux pommes ! - Tarte aux pommes pour tout le monde !".

Un homme seul sous un arbre, roule un peu de tabac gris. -"C'est peut-être l'artiste ?". On sait pas. -"Demande lui !". On s'affale sur un banc. A chaque instant la voix revient part et virevolte: -"vin ou jus d'ananas ?". Une seconde indécise. -"Allez, vin ! - Allez hop ! Du vin pour nos amis !".

Les espaces se séparent, il y a des univers, entre le grand jardin et le petit manoir, entre ceux qui picolent et ceux qui ne picolent pas. Dans les plis, un abîme. L'homme qui restait tout seul à s'en rouler sous l'arbre répond à une vieille dame, harcelante mais limpide - "le sang sur les outils, c'est de la peinture n'est ce pas ?", l'homme lui répond tout bas -"mais oui, c'est de la peinture, que voulez vous que ce soit ?". On sort de l'artifice. - "Savez-vous si l'artiste est enterré ici ?". Ca retombe sans un bruit.

On rejoint les esprits. On s'est mêlé aux autres qui riaient et roulaient des pétards dans les fleurs. Les tartes étaient mangées et les coupes étaient bues. Là bas à l'intérieur, le carré de peinture avait presque disparu mais dessous ça grouillait, du sang dans l'auréole, né d'une cabriole. Dans la chambre silencieuse, tout près des natures mortes sous les corps assoupis, lentement une lézarde engendrait ses petits.

 

Photo : Au visiteur perplexe, un fragment de lueur au manoir, le premier jour de l'exposition.

 

Là bas © Frb 2014 revisité en 2015

lundi, 04 mai 2015

Refuges

La bonne heure, si il en reste sur cette terre, elle est dans la patience de l’arbre qui n’a pas d’intestin et qui souvent inquiète l’homme, ce sale animal qui a tant de besoins.

CHOMO (alias Roger-Edmond Chomeaux)

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Dans les bois d’Achères, Roger-Edmond Chomeaux alias Chomo (1907-1999) fils d'un marchand d'articles de pêche, et digne héritier d'une tante spirite, a imaginé et bâti des constructions étranges pour abriter le peuple de ses sculptures. Chomo le solitaire perdu en Seine et Marne, initiateur d'une forêt préludienne avait écrit le parcours de son domaine qui s'ouvrait par ces quelques mots, simples et grinçants:

Vous qui entrez ici, vous n'êtes pas certains d'en sortir.

Des petites phrases de ce genre, orthographiées phonétiquement, Chomo en parsema au coeur de son domaine où se trouvaient, ses sculptures et ses bâtiments étiquetés "Art Brut"Chomo, lui s'est autoproclamé (à juste titre) l'inventeur d'un environnement dévoué au vivant en toutes ses formes d'enchantements, qu'il baptisa "Art préludien". Depuis la disparition de l'artiste, la forêt s'en est peu à peu retournée au silence, du moins elle a perdu les petites phrases manuscrites disposées en ces nombreux chemins, où l'on trouvait parfois de naïfs questionnements tel celui-ci (retranscrit ici en orthographe "normale"):

Quelle empreinte aura tu laissé sur la terre pour que ton Dieu soit content ?

Les descendants de Chomo ont aujourd'hui rangé à l'abri de multiples sculptures afin qu'elles ne soient ni volées, ni dégradées, il reste encore à voir trois lieux dont les noms ouvrent à la délectation de cet étrange royaume: "Le sanctuaire des bois brûlés", "l'Eglise des pauvres""Le refuge". Tous, sont des témoignages de quarante ans d'un ouvrage jouissif et patient, érigé en proposition de vie. L'ordinaire de Chomo c'est la transmutation du lien précieux avec les éléments qui rendent à l'environnement sa part de magie initiale, et peut-être émettront longtemps plus tard (avec notre permission) de fines ou dérisoires lueurs de paradis perdu.

Chomo n'était pas un artiste d'art brut comme certains inspirés de visions sublimes dictées par la folie, au contraire très conscient de ce qu'était le monde de l'art, Chomo avait appris, il avait acquis une formation rigoureuse à l'école des beaux arts de Paris, raflant les premiers prix de sculpture, il avait même gagné sa croûte (si j'ose dire) assez bien au début de sa vie en taillant des pierres tombales, conseillant la clientèle dans une maison de laine, dessinant des tapis etc, il fût aussi très marqué par la guerre qui l'emporta en Pologne où emprisonné au stalag il revint par miracle, avec quelques dessins très rares. Son oeuvre, "le sanctuaire des bois brûlés" porte sans doute cette mémoire d'un jour affreux où Chomo avait vu un camion rempli de soldats carbonisés au napalm.

Dans les 60's, Chomo exposa à Paris et il fût remarqué par des artistes reconnus prêts à le promouvoir, Jean Cocteau (que Chomo injuria copieusement), S. Dali, A. Breton, H. Michaux (lequel, dit-on, entendit Chomo lui dire en style-Chomo, qu'il "puait le cadavre"), Anaïs Nin, et Picasso furent eux aussi enthousiastes devant les oeuvres de Chomo qui n'avait rien à faire de voir des artistes confirmés lui assurer que ses oeuvres pourraient connaître un grand succès, Chomo envoya tout balader la promo future, le beau relationnel, y compris les acheteurs, il ruina volontairement les négociations les plus prometteuses, fit annuler les ventes, son premier et dernier galeriste Jean Camion rapporte les réactions spontanées de Chomo qui observait d'un oeil extra-lucide le commerce et les ronds et jambes du petit monde de l'art engueulant son galeriste. Extrait pas piqué des hannetons:

 - Nom de Dieu, Camion, tu fais le marchand de fromages ? Foutez-moi le camp, Monsieur !

Voilà, ça c'est Chomo, lequel dans la foulée virera une prestigieuse Rothschild, mécène de la galerie qui aurait bien voulu lui acheter cinquante dessins. Ces vives réfutations certes facétieuses n'étaient pas de ces poses d'artistes qui font un coup d'éclat publiquement pour jouir d'un statut singulier ou sur quelque posture ou impostures exposées insolentes y engraissent les tirelires et la réputation ; d'autre part, le "statut" d'artiste maudit, quelque statut tout court, était le dernier des soucis de Chomo, cette histoire de classement ne l'intéressait pas, (et nous non plus). Chomo était un homme libre et entendait simplement le rester toute sa vie pour combler son désir, rien qu'oeuvrer à sa guise, et cela d'une façon irréductible, il se posa très vite contre l'institution en balançant ses phrases, il se montra constamment scandalisé que des collectionneurs souhaitent encore acheter ses ouvrages, il pestait, un éclat noir dans les yeux, une démarche nerveuse, grand corps sec, élégant dans son genre, Chomo n'avait pas besoin des critiques pour mener son royaume. Il n'était pas, non plus un ermite coupé de toute humanité, au contraire il accueillait les gens très bien, qui parfois le week end, visitaient son antre fantastique, s'il faut entendre par antre ce qui plus certainement s'appelle "une forêt". Mais si Chomo paraissait fou, ses idées ont toujours été bien précises quant aux fonctions de la création artistique:

L'art n'est pas fait pour être vendu

on ne vend pas ses prières,

une femme ne vend pas ses enfants.

Artiste d'art brut, ou simplement artiste pur (sans notion de puritanisme, of course) Chomo l'était à part entière pour ce désintéressement total au commerce, son tempérament artistique était irréductible d'une nature avec laquelle il créait ses merveilles, là, où d'autres se lamentent des laideurs de ce monde Chomo l'embellissait, en créant du nouveau, il désirait oeuvrer selon ses rites ancien, en symbiose avec les éléments, il voulait honorer la matière et tous les arts possibles créer son écriture, ouvrir d'autres univers à partir des rejets, écolo avant l'heure Chomo ne cessait de recycler, il désirait aussi se "décrotter des académismes", se faire initiateur de son art préludien sans trop de manuels théoriques il partageait aussi ses dons de guérisseur, Chomo à temps perdu soignait quelques voisins, il avait appris sérieusement ces bienfaits, et s'était passionné de chamanisme avec sa bonne tatan spirite.

Las des remous de la ville, des galeries et de la bienséance, il partit s'installer dans une bicoque au milieu des arbres, du côté de Fontainebleau, où sa femme possédait un terrain, en 1964, il créa un centre total d'art préludien aidé d'un voisin ingénieur en bâtiment, en 1966 Chomo décida de ne plus retourner à Paris, il passa son premier hiver dans la forêt, récupéra encore des objets et des matériaux sur les décharges, fit fondre des plastiques, en fût intoxiqué, et malgré quelques vives réticences alentour, il érigea un sanctuaire afin d'abriter ses sculptures sur un modèle d'anciennes maisons à colombages à l'aide de matériaux de récupération. Dans les murs Chomo sertissait des tessons, il imagina des vitraux où le soleil de sa forêt éclairait l'intérieur de reflets fantastiques, il édifia une église des pauvres ornée d'une rosace de fortune logeant des personnages bras en croix réalisés avec des bouts de verre recyclés, puis il créa "Le refuge", qui ressemblait à un navire échoué en forêt, il glana des tambours de machine à laver et sur le toit agença des capots d'automobiles.

Ici, en son refuge, les visiteurs du samedi et dimanche achevaient leur balade gaiement autour d'un pot voilà encore Chomo offrant l'hydromel (Hudromeli ou eau de miel en Grec) inspiré de ses abeilles car au delà de l'amour que Chomo vouait à ses ruches, l'hydromel n'est sans doute pas un choix si hasardeux. Pour piqûre de rappel, on sait que l'hydromel fût l'une des toutes premières boissons alcoolisées que l'homme ait bu sur terre. Chez les romains, le miel venait du paradis sous forme de rosée que les abeilles collectaient sur les fleurs, de même, dans le paradis celte coulait une rivière d'hydro­mel, enfin souvenons nous que les Walkyries remplissaient les cornes d'hydromel, durant le festin des dieux et les dieux- au pluriel- sont aussi chers à Chomo que l'humanité merveilleuse qui émane de ses oeuvres. L'artiste outré par le consumérisme vécut donc selon ses purs souhaits dans un dénuement absolu, et par ses dons de guérisseur, confectionnait des pansements au miel à ceux qui en avaient besoin, les abeilles l'aimaient bien semble-t-il, le galeriste (Roger Camion, toujours) mentionne dans le catalogue de l'exposition de la Halle Saint-Pierre ce jour de rite initiatique, où, la tête plongée dans une ruche, il entendait Chomo murmurer à ses insectes :

Zzzzzzz... Mes chéries, ne piquez pas mon ami Jean Camion, ne le piquez pas, soyez sages ! Zzzzzz...

Si les arbres morts et les matériaux de récupération entre les mains de Chomo semblent habités d'esprits, c'est que l'homme libre au milieu de ses arbres - verts, secs, humides, ou brûlés - avait trouvé pour vivre une seule planche de salut acceptable: le rêve, nourri de ces présences, merveilleuses, fantastiques ou troublantes, Chomo encore aujourd'hui laisse à ses visiteurs, de quoi fouiller "ses mondes", de quoi inspirer le désir d'en poursuivre les sentiers de diverses façons, afin de préserver la force de réaliser sur la terre ce qui sied à la fantaisie humaine. Laissant affluer pour de vrai son "prélude", Chomo restituait aux visiteurs la capacité d'en saisir l'évidence, il devait la traduire avec des mots très simples, qui toujours s'accordaient aux actions, de quoi donner à nos pavanes une joyeuse paire de claques. Ceci n'est pas une conclusion, je cite:

Je ne crée pas pour vendre. Je crée pour m’étonner.

 

 

Sites sur le thème:

l'incontournable mine: 

http://animulavagula.hautetfort.com/archive/2009/09/13/ch...

+ un détour au plus près de Chomo, par celui qui fût à la fois son ami et par ses écrits, un passeur idéal pour faire découvrir l'art préludien à beaucoup de gens qui en revinrent émerveillés, (et, j'en suis, grand merci à mister Danchin) à lire ci-dessous un entretien de Chomo avec Laurent Danchin, pour ne pas oublier qu'il est aussi le correspondant français de l'excellente revue "Raw vision", je relie ci-dessous un fragment d'entretien qui vaut vraiment le détour.

http://www.mycelium-fr.com/#/chomo-un-reve-2/3727863

 

Photo : au refuge de 'mes bois", pas tous brûlés, ou pas encore...

Là-bas © Frb 2015

mardi, 28 avril 2015

Un chemin ?

Je n'étais pas loin de croire qu'il y avait dans ces lisières quelque chose d'insolite, pas une légende inventée, mais un renversement de tout éclairage connu, un regard qu'il suffit de porter selon un angle qui révèle une autre vision, j'entends bien à jamais autre. Une divergence essentielle.

ANDRE DHÔTEL extr. "Lointaines Ardennes", éditions Arthaud, 1979.

eaux v.jpg 

Quand on s'arrête d'écrire, apparaissent les merveilles.

Un chemin de travers(e), où il n'est plus besoin de mener en bateau, ses flots d'encre asséchée, contre un jour sans clavier, ni ces petits carnets où gratter les balades, j'aborde un paysage avec mes mains palmées, soudain happée des charmes de toutes ces fluidités. Quand les eaux se séparent, c'est juste à la lisière et sur la pointe des pieds qu'on s'approprie des mondes...

Photo : un chemin pour cueillir le corail jusqu'à la grande barrière. Il n'y a rien de plus certain. C'est au parc, certains jours, alors qu'on s'attendait à trouver une tête d'or, qu'on voit des bras de mer. L'aura de sainteté en pavane ("il faut croire" like St Thomas), nous aura réservé un passage divergent sans le moindre trucage. Dieu (?) un peu joueur, qui sait ? (Gros buveur de liqueur de Ginseng, panacée aussi bleue qu'une orange), nous laisserait marcher, mes galops amusés creusant un peu des flots semblables au banc de neige.

Nota : Comme je n'ai plus de courrier qui pourrait étoiler les chemins, la barque de mon postier, voguant vraiment de travers, qui peut tout accueillir mais n'achemine plus rien, ce billet est dédié à quelques amis proches et lointains, oeuvrant à la lisière, en opus parallèles ici, là-bas, hors champ, via des rives singulières, et rien qu'à la lisière, où plus précisément, ce jour là, on vit des hirondelles se laisser décoiffer par les mimosas blancs de Berlin, autre sublime affaire à ouïr, un jour, peut-être... 

 

Lyon, Parc de la Tête d'Or, © Frb 2015

mercredi, 22 avril 2015

Fluidités (II)

Un voyageur peut toujours revenir sur ses pas. Mais sur l'axe du temps, il n'y a pas de retour en arrière. Ce qui est perdu l'est à tout jamais.

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Le voyageur revient à son point de départ, mais il a vieilli entre-temps ! [...] S'il était agi d'un simple voyage dans l'espace, Ulysse n'aurait pas été déçu ; l'irrémédiable, ce n'est pas que l'exilé ait quitté la terre natale: l'irrémédiable, c'est que l'exilé ait quitté cette terre natale il y a vingt ans. L'exilé voudrait retrouver non seulement le lieu natal, mais le jeune homme qu'il était lui-même autrefois quand il l'habitait. [...] Ulysse est maintenant un autre Ulysse, qui retrouve une autre Pénélope... Et Ithaque aussi est une autre île, à la même place, mais non pas à la même date ; c'est une patrie d'un autre temps. L'exilé courait à la recherche de lui-même, à la poursuite de sa propre image et de sa propre jeunesse, et il ne se retrouve pas. Et l'exilé courait aussi à la recherche de sa patrie, et maintenant qu'elle est retrouvée il ne la reconnaît plus.

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Ulysse, Pénélope, Ithaque : chaque être, à chaque instant, devient par altération un autre que lui-même, et un autre que cet autre. Infinie est l'altérité de tout être, universel le flux insaisissable de la temporalité. C'est cette ouverture temporelle dans la clôture spatiale qui passionne et pathétise l'inquiétude nostalgique. Car le retour, de par sa durée même, a toujours quelque chose d'inachevé : si le Revenir renverse l'aller, le "dédevenir", lui, est une manière de devenir; ou mieux: le retour neutralise l'aller dans l'espace, et le prolonge dans le temps ; et quant au circuit fermé, il prend rang à la suite des expériences antérieures dans une futurition ouverte qui jamais ne s'interrompt: Ulysse, comme le Fils prodigue, revient à la maison transformé par les aventures, mûri par les épreuves et enrichi par l'expérience d'un long voyage. [...] Mais à un autre point de vue le voyageur revient appauvri, ayant laissé sur son chemin ce que nulle force au monde ne peut lui rendre : la jeunesse, les années perdues, les printemps perdus, les rencontres sans lendemain et toutes les premières-dernières fois perdues dont notre route est semée.

VLADIMIR JANKELEVITCH, extr. "L'Irréversible et la Nostalgie", éditions Flammarion, 1983.

 

Photo : de l'eau qui coule sans cesse, de l'eau qui fertilise, de l'eau qui dort, de l'eau qui porte. Un jour entre deux rives, jusqu'au fleuve, jusqu'au lac, sans jamais oublier la source. Là, un fragile passage entre deux courts voyages, qui ouvrent à la question fermant un autre livre: "La presqu'île" de Julien Gracq, une question difficile, humaine, fondamentale, (reste à lire), via des correspondances, qui pourraient (si on cherche) entrer en résonance avec le voyageur du texte de Jankélevitch. 

Il avait parfois le sentiment vif de ces joints mal étanches de sa vie où la coulée du temps un moment semblait fuir et où, rameutées l’une à l’autre par un même éclairage sans âge, le va-et vient des seules images revenait battre comme une porte.

 

Passés/ présent © Frb 2015

mardi, 14 avril 2015

Rondeur des jours

Que d'années à se défaire du pli, à se délester des chimères, à se décrasser des niaiseries, à rompre le cercle étouffant de la faute et du rachat, à prendre le large loin de ces tenaces mais si touchantes impostures auxquelles butent les furieux élans de l'enfance façonnée dans la cruelle chasteté et le miel du respect, et qui doit tenir sa langue en attendant que vienne l'heure où la rebellion fusera au grand jour comme germe une plante après un long hiver.

LOUIS-RENE DES FORÊTS  in "Ostinato", éditions Gallimard 2000,

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Pour ne plus avoir peur des questions de  Samuel Wood:

 

Comment chanter sur un registre moins pauvre ? 

 

Tout cela qui fut, qui est l’éclat du moment

Étrange sans doute comme les métaphores des rêves

Offre une vision meilleure du temps

Malgré tant de figures réfractaires

Qu’en dépit de plus d’un détour

La langue échoue à prendre dans ses pièges,

Mais bien loin de se tenir à distance

Elles rayonnent assez fort pour que s’exerce

Au-delà des mots leur hégémonie souveraine

Sur l’esprit qui, grâce à elles, y voit plus clair

Quand il ne se laisse pas dévoyer par la phrase

Avec ses trop beaux accords, son rituel trompeur

Auxquels s’oppose en tout la communion silencieuse,

Ce feu profond sans médiation impure.

 

Ici: Rondeau pour une basse continue et des petits tambours. Un aperçu de rude hiver, où les instruments artisanaux dits "en forme de lune" tiennent encore au domaine, (Dieu sait comment !), on appelle ici Dieu, tout ce qu'on ne sait plus nommer.

Demain: de frêles bourgeonnements juste un balbutiement, rien ne se perd, etc, etc...

promesses: la naissance du printemps, Cupidon caresse la Tulipia Grachinea aux jardins engloutis, Rémi et Colette ramassent toutes les violettes dans le pré pour faire une surprise à maman.

En douce: l'effraie au guet des petits animaux de l'aube et de la nuit, redevenus farouches, aucun d'eux désormais n'oseront faire un mouvement.

Ailleurs: les dimanches en famille, sur l'air de "ils cueillent des jonquilles"

De nos refuges, pas un mot pour le dire, rien que du fragmentaire, pas de printemps officiel, un prélude, mais discret, en hommage aux amis disparus et réapparus, avec récital de bruissements devant une société de colibris-pêcheurs et mésanges d'Amérique, de hérissons très doux, d'écureuils pas très clairs (le panache cache les taches de rousseurs + un soupçon de hold up dans les noisetiers de l'amicale écologiste) et les autres: oryx algazelles aux abois, "la fée" et sa demeure, fidèle itinérante, lutins bleutés, anachorètes, à pieds ou rossinante, qui vont par les chemins en guêtres de pollen, créatures à l'âme singulière qui ont toutes appris le linta à l'ocèle de l'édoubrille et pourraient réciter par coeur les poèmes de Samuel Wood en charmillon, ils se reconnaîtront.

Laissant courir ailleurs le temps, les mots, le murmure des forêts, demeurera inchangé, même après les travaux, pendant que le bûcheron finira de boire sa bière en jetant les canettes dans la clairière, (à cette nouvelle décharge la beauté, à la serpe) hommage à "Serpe d'or", une bouteille à Nestor, trouvée dans la rivière par les lierres et les algues, nous sommes liés quelque part, c'est là une évidence même quand la boîte retarde sur un mode unplugged, mes excuses ajournées et des remerciements à ceux qui ont écrit, avec mes voeux de Mai, à ce train là, ils glisseront sur la vasonnette de Juillet, mince indice, les courriers ne partent plus, un malin musicien qui ne manquait pas d'humour (enfantin même potache) aurait pris quelques ronces frottées sur un vieux tronc pour écrire "j'ai été coupé", ainsi sortir des bruits, un beau son, et sourire du reste, il l'a peut-être fait... 

Avec des si : du murmure au cri des forêts il manquerait peut-être un pont qu'on ne sait plus franchir, pas de cri, rien que le souffle du vent qui tient lieu de parole et de souffle, simplement.

Nota : Si vous le souhaitez vous pouvez effleurer les images, pour ceux qui aiment bien voir les saccages en plus grand ce qui n'est pas mon parti-pris, moi, je ne dis rien de précis, ni vrai, ni édifiant, je montre ce qui existe, des espaces aux limites qui, peut-être nous regardent...

 

Là bas , Frb 2014-2015

jeudi, 02 avril 2015

Antidotum Tarantulae

Rêve, ma fleur et repose toi, 

ferme ta bouche de rose.

Rêve et ferme tes yeux tout ronds 

car lorsque tu rêves, le monde rêve.

Ferme les yeux et ne parle pas, 

Rêve des fonds de la mer. 

 

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Rêve d'un monde fait de musiciens. 

Ferme les yeux et n'aies pas peur 

Rêve du vent rêve de la tempête, 

Rêve de la mer et rêve de la forêt

La musique de cet orgue de barbarie

Remplit ton coeur et creuse ta poitrine.

Et, ma jolie, ne parle pas,

Ce n'est plus le moment de soupirer.

Aujourd'hui, tu as fini de désespérer,

Après-demain nous allons travailler.

Nous allons faire un grand château,

Rempli de belles choses.

Nous le ferons en or et en argent.

Tout le monde doit y habiter.

 

Song, extr."Sogna fiore mio" (Ninna nanna sopra la Tarentella), musique et texte d'Ambrogio Sparagna arrangements de Christine Pluhar in La Tarentella "Antidotum Tarantulae", CD paru aux Chants de la terre, (Alpha 910). En écoute ci dessous.

 

Définition d'Antoine Furetière, in le Dictionnaire universel 1690:

"Tarentole (voir tarentule) : petit insecte venimeux ou araignée qui se trouve au royaume de Naples dont la piqûre rend les hommes fort assoupis et souvent insensez et les fait aussi mourir. La tarentole est ainsi nommée à cause de Tarante, ville de la Pouille où il s'en trouve beaucoup. Plusieurs croyent que le venin de la tarentole change de qualité de jour en jour, ou d'heure en heure, parce qu'elle cause une grande diversité des passions, à ceux qui sont picqués : les uns chantent, les autres rient, les autres crient incessamment ; les uns dorment ; les autres ne peuvent dormir, les uns vomissent ou souent, ou tremblent ; d'autres tombent en de continuelles frayeurs ou frenesies rages § furies. Il dfonne des passions pour diverses couleurs, § fait qu'aux uns le rouge plait, aux autres le verd, aux autres le jaune. Il y en a qui sont incommodez 40 ou 50 ans. On a dit de tout temps, que la musique guerissoit du venin de la tarentole, parce qu'elle reveille les esprits des malades, qui ont besoin d'agitation." 

"Comme Pénélope je tisse une toile nouvelle", chantait notre tarentule homérique au début du printemps. Pour mémoire, la Tarentule était supposée plonger sa victime dans un état profond de léthargie qui conduisait à la mort, ce mal insidieux (ou diablement païen) était nommé tarentisme ou tarentulisme. La victime se trouvait soudain agitée de convulsions ; couchée sur le dos, elle bougeait sur ses mains en se balançant comme sur une toile. Ces symptômes vus de notre époque évoqueraient plus sûrement une forme de catharsis. Alors, "La pizzica tarantata", musique stridente, (tambourin et violon), permettait de guérir par la transe les femmes affectées, dites les "tarentulées", ("tarantate" en italien) et selon l’espèce de tarentule, les musiciens dits "Capi attarantati" recouraient à des rubans de l’une ou l’autre couleur censée agir sur le psychisme du (de la) possédé(e). Cette dernière danse sur la musique pouvait durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, à ce remède participait tout le village de la victime. Une illustration de Gustave Doré pour le chant XII du "Purgatoire" de Dante Alighieri semble figurer ce mal : voir ICI.

En ce qui concerne la danse il en existe plusieurs : une tarentelle apulienne, une napolitaine, une sorrentine, une calabraise, une sicilienne. Ces tarentelles dites "nobles" se sont imposées dès le 18ème siècle et elle font partie, encore aujourd'hui du folklore méditerranéen. Nobles ou pas, toutes les tarentelles sont basées sur deux accords et quatre temps, avec tous les 4 temps retour de la même harmonie, ce qui permet des variations infinies. La tarentelle thérapeutique ne s’arrête d’ailleurs qu’à la guérison. Quant à la source du tarentisme en tant que rite, il semble qu’il remonte ’à l’Antiquité. "Tarentule", "Tarente" et "Tarentelle" pourraient avoir comme étymologie commune "tarantinula" (mot latin) ou "tarantinidion" (mot grec) qui désigne le vêtement léger porté par les danseurs des bacchanales. Dionysos-Bacchus fût le dieu le plus honoré dans la région de Tarente et lors des jours célébrant le retour au printemps, les habitants étaient tous en état d’ébriété. Le tarentisme serait probablement une réminiscence de ce culte orgiaque.

(Source, Isabelle Pierdomenico)

Photo : Le malin tarentulophile allant fureter, hurlerait au blasphème déjà piqué (ou mordu, enragé) devant ma représentation abusive de la vilaine tarentule d'antan, j'avoue n'avoir trouvé au jardin qu'une piétre figurante (à défaut de vilaine tarentule poilute), le lecteur adoré n'est pas dupe, ceci n'est pas une tarentule". J'admets que les petits moyens de certains jours n'ont pu s'offrir un safari à Tarente pour vous ramener Dame tarentule à l'ancienne en chair et os -si j'ose dire pour pavane- puisque la tarentule étant une araignée chacun sait que la tarentule n'a pas de squelette à l'intérieur du corps mais ce qu'on appelle un exosquelette, la bête possède huit pattes et deux supplémentaires qui lui servent de fourchette à tenir sa nourriture, elle a deux yeux sur sa tête qui n'ont fonction que de l'aider à percevoir la clarté et la noirceur, comme elle n'a pas de nez ni d'oreilles, elle détecte des vibrations reliées à son système nerveux, elle a plein de poils sur le corps pas mal de poil aux pattes, qui servent de détecteurs et certaines d'entre-elles beaucoup plus chics (garanties sans truquage) sont nées naturellement turquoises (ou bleu de cobalt). Notre tarentule à nous, d'un genre grossier de Xysticus Audax est bien aussi candide que l'immense nébuleuse de la Tarentule située dans la galaxie du "Grand Nuage de Magellan" (à plus de 160 000 années-lumière, d'ici, seulement) il y aurait donc, selon mes calculs, exactement la même distance qui séparerait notre araignée (Xysticus Audax Approximativus) d'une vraie Tarentule de Tarente à moins que la notre soit une vraie tarentule du XXIem siècle, donc une post-tarentule qui aurait été standardisée, liftée, épilée pour la photo, afin de ne pas effrayer les arachnophobes, ce qui ne veut pas dire que le poison expulsé par cette innocente ne provoque pas des altérations morales et des affections du seul ordre de la contrariété. Il est vrai qu'au printemps, il aurait été plus heureux de vous montrer des fleurs (ce que je ferai courant Avril, après ces pluies de Mars, le jardin est un enchantement). Quant à ce disque peut-être pas évident à la première écoute, il est finalement, merveilleux, et envoûtant à mesure qu'on le redécouvre, arrangé par Christine Pluhar, il mériterait sans doute d'autres précisions, en un autre chapitre. En attendant, l'écoute de cet album, peut s'avérer une excellente alternative à la musak FM qui s'étend sournoisement dans nos villes, contre laquelle il n'existe pas de contre-poison digne d'une tarentelle pour l'éradiquer totalement. A suivre, peut-être s'il est possible, ...

 

Au jardin, © Frb, 2015

jeudi, 26 mars 2015

Le parachute bleuté (interlude)

Il y a peut-être des lieux où l'on se trouve soudain comme dans le ciel.

ANDRE DHÔTEL extr. "Mémoires de Sébastien", les cahiers verts, éditions Grasset 1955.

 

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Sébastien, il faut l’avoir à l’œil, car il s’empresse à faire le canard pour n’importe quels beaux yeux nous avait confié sans vergogne, le ouiketi qui cachait sous son plus beau plumage, une tête d'Or, à ce qu'on dit.

On ne mesure pas le lieu qui sépara le ciel du parachute bleuté, si on n'est pas dans le ciel, si on n'a pas coulé, (sans aucune connexion, pour l'heure ça tiendra d'un pari stupide, évidemment), aveugle et vicieux comme on est, on finirait après des années d'ignorance, et même d'indifférence (c'est écrit, dans un monde, d'amis bien renseignés, donc ça ne peut-être que vrai :), à toucher l'autre rive en arrivant coiffé, au pays où l'on n'arrive jamais. Là, avec un peu de chance, on trouverait peut-être un point d'eau pour se laver...  Enfin, avec des si, et des coïncidences, "vous nous rencontrerez peut-être un jour ou deux, sur cette petite route entre le bois et le petit lac." (*).

(*) extrait des "Mémoires de Sébastien", pour la belle aventure aux grands rivages de Dhôtelland. 

 

Lyon, le lac de la Tête d'Or, au printemps (des poètes) © Frb 2015.

lundi, 16 mars 2015

le rivage oublié (I)

Mais l'individu, c'est aussi la liberté de l'esprit. Or, nous avons vu que cette liberté (dans son sens le plus élevé) devient illusoire par le seul effet de la vie moderne. Nous sommes suggestionnés, harcelés, abêtis, en proie à toutes les contradictions, à toutes les dissonances qui déchirent le milieu de la civilisation actuelle. L'individu est déjà compromis avant même que l'état l'ait entièrement assimilé.

PAUL VALERY in "Le bilan de l’intelligence", extr. d'une conférence prononcée en 1935, publiée aux éditions Allia, 2011.

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Les brouillards descendaient sur une berge antique. On se laissait mener ailleurs, du bon côté, on a dû s'emparer de l'authenticité ; c'est une denrée prisée des centres hyper-actifs, on serait des followers, des winners des addicts, des lanternes affligées d'une comptabilité qui s'emballe comme tout le monde.

On a vu douter l'île, ou bien on s'était dit qu'elle pouvait rétrécir en même temps que nos ombres ne cessaient de grandir. On touchait l'ornement posant pour la vitrine : on devenait clinique, à caresser les cibles en voeu de réflection ; hantées de chapiteaux de nefs et d'ogives, le reste à l'abandon cédait aux sons stridents. On voulait ralentir, c'est une base l'abandon, elle a de quoi offrir. On se balade parfois près du petit étang on recherche les barques en vieux bois bleu d'Egypte. Elles pourrissent à présent.

On laisserait aller au fouillis primitif, les roseaux sur des friches, on viserait l'avenir, une chance aux yeux du monde : aller au plus pressant du prodigieux galop, trouver sa voie, courir, saisir la profusion. Tous ces dons chimériques c'est comme une contagion, qui saisit n'importe où une brèche à éblouir, vise un point culminant, glisse en conversations de sujets qui se grisent, soucieux de rajouter à ces crépitements un grain de mandoline. Il est doux cependant de se ressouvenir qu'on était muet, avant.

Le rivage oublié désarme l'impatience. On se tait pour survivre. La nuit, on imagine qu'on est des organismes perdus dans l'aquarium à écouter des voix trouées de concessions qui perdraient un temps fou à courir après qui court après d'autres rives. 

- Comment veux-tu savoir, à quoi il ressemblait, le rivage oublié, si tu l'as oublié ?

A demandé la fouine qui devait mettre à jour le plus petit secret de tous, dans un grand livre. C'est une compilation de vues méga-lucides qui paraîtraient en ligne enroberaient la mappemonde et plus tard, fort probable que dans la galaxie, les êtres des autres planètes auraient de quoi nous comprendre.

On tentait juste un pas, un parcours affligeant pour les petites personnes qui courent à la remorque, qui courent après l'extime du plus grand nombre de clics. La fouine, rien à redire, elle fait son job de fouine en haut d'une pyramide, avec cette ambition d'aller vers le plus haut, et de plus en plus fort au plus puissant des nombres jusqu'au plus haut sommet.

Ca dévorait notre île.

- Qu'est ce tu veux qu'on dise, et qu'on dira sûrement ? Quelle réponse absolue pourrait enfin convenir à ce chef d'oeuvre limpide intitulé "les autres" ? Quelle expression piquer sur celles qui nous réduisent à nous voir une seconde submergés d'émotion ?

C'était un court instant, accélérant le temps, sous le ciel, un nuage boursouflait les ballots de phrases effilochant des masses qui décortiquent.

La vitrine se divise. On demeure hébété, à écouter le vent chatouiller en sifflant les premières jonquilles, on voit dans le courant un semblable aux abois, on pourrait l'empailler pour nos divertissements et on se régalerait, on zapperait poliment, on irait s'enticher des chemins buissonniers on prendrait en photos les ruraux folkloriques qui soignent leurs trésors avec ces airs de glands revenus concassés par l'homme de l'ère de Scrat. On chercherait la bête nue sous sa carapace, le panache écrasé, le défaut, l'oeil au guet, on gratterait sous la peau pour vous montrer la crasse avec une éloquence qui nous pousse à ramper et jamais les lueurs de l'ancienne volupté n'en reviendraient intactes.

Sous ces tarissements, des messies nous reprennent notre joie, notre peine, ils l'ingèrent, la recrachent avec l'air dégoûté des héros fatigués des couleurs du spectacle, ils s'habillent dans la vague et se coiffent en épis selon l'humeur du temps. Là bas, roulent d'autres vagues. Ils nous apprennent à vendre les fantaisies de l'île, à vendre avec nos gueules qui racontent une histoire peu importe laquelle et n'importe comment, vues par un spécialiste du buzz intelligent, là, du rêve pour les masses, du vierge, du coloriage, du bien-être, du bonheur, l'évasion, la jouissance, imagine le spectacle des grands spa dans l'étang, des machines à filmer tous les ravissements. Imagine quel air pop sur ton mur, quelle flambée intérieure ! quand les chiffres s'élèveront en cent mille rondes flaques.

La vibration secrète du rivage oublié installe entre la loi des chiffres et le prochain décompte, un besoin de partir, tandis que nous traînons avec nos arrangements sachant qu'il vient un temps, où le moindre arrangement devient insurmontable.

Il reste hors de propos, ce silence à la marge accroché au soupir, un peu d'air anonyme comme une fausse confidence tire parfois d'embarras:

- Quel âge a ce regard quand il songe à l'enfance ?

- Où trouver le produit dérivé d'une substance qui tiendrait du secret de l'ancien équilibre ? 

- Comment veux-tu garder ta vie en sa réserve, à présent que ton corps, ton âme, ta peau, ton sang et ta bouche et ta laine ils deviennent collectifs ? Crois tu vraiment du haut de ton observatoire, être le bon vivant qui pourrait nous aider à échapper à ça ?

Elle farfouillait la fouine, qui tutoyait tout le monde, c'est une force étonnante d'avoir l'air tous complices sans souffrir la présence, où tous dans le même bateau, on tient grâce au même vice : frénésie du nouveau. On va désespérant, le cul entre deux siècles, on crache dans la soupière, puis on bricole le nerf avec le doux penchant.

Faut dire, vu du rivage, qu'on aurait toujours l'air de mendier quelque chose, c'est pas pour en rester à ces lamentations qu'on délaissait notre île. On avait une "étoffe", on tâtait des plaisirs à glaner des idées, et même des idéaux, des charges industrielles d'idées et d'idéaux, qui nous passent par la fenêtre. A ce rythme incroyable, on parle de légèreté sans plus connaître le mot, on se fait remarquer par l'opiniâtreté et cette drôle de façon d'attirer l'attention, une charge industrielle de regards et d'égards et des phrases immortelles, dont la suavité se donne, prend, et déjecte, on stockerait cet amas dans nos mains, dans nos bouches, et nos siphons de poulpes.

- Comment veux-tu le dire qu'un secret reste à taire si t'en parles à tout l'monde ? C'est plus rien d'un secret, à nous le savonner pour mousser ton baquet puis nous livrer liquides, histoire de brocanter, et si tu la fermais on te le reprocherait, on serait persuadé, que tu nous caches quelque chose".

Nous, on était assis, devant tous ces reflets, pris de vertige alors, à regarder des bouches qui nous fabriquent en kit toujours les mêmes symptômes, dès qu'on tente quelque chose, il y a toujours un psychiatre du café du commerce, qui ajoute ses sophismes aux défaites ordinaires. On n'ouvre plus un seul champ, sans en craindre à rebours les sensibilités des hordes délicates; quand semblant familier, on avait vu plus loin l’homme assis sur un banc, il restait silencieux, il protège sa mémoire sur un autre rivage, se garde en équilibre, il se tient au retrait et voit le vent, tourné.

- Comment tu peux savoir qu'il voit le vent, tourné ? Est-ce que ça nous regarde ce qui se tient caché ? Et crois-tu qu'un spectacle a quelque chose à dire sur le genre singulier ?...

- Allons, tais toi la fouine! ne presse plus de questions, va courir et laisse vivre !

L'homme approuvait encore les silhouettes sur les ponts et scrutant le rivage, est-il prêt à s'enfuir pour retourner marcher pieds-nus sous les nuages ? Coucher son corps verso sur des galets humides, redoutant un instant n'être qu'un figurant ? N'avait-il pas rêvé se vêtir de clarté, dans la mélancolie qui ouvrait au désir de partager sa rive ? L'homme parait assoupi, il ne traîne plus sa peine à chercher quelque part la chose exceptionnelle, il n'a plus d'orthographe. Il défait son ouvrage. 

Aucune de ses paroles n’innocenterait celui pressé de nous rappeler qu'à ces fabriques d'oubli nous fûmes un jour portés, plus rien ne justifie notre temps de parole, et le silence idem, s'expose en négligé, des vies qui se claironnent sans les avoir croisées. Et nous autres à la botte rendus méconnaissables, on pose à l'aveuglette nos regains nos réclames, on les offre à la chèvre, puis enfin le saccage tourne à la ritournelle. On rencontre, on remplace, on s'habitue, à "ça", on vient à la capture, tout secoué de spasmes, et de génuflexions face à cette merveille : la "fameuse" subversion de l'image et du son.

On n'échappe plus nulle part, ici tout se confond, là bas des cartes postales, plus loin, l'entrepreneur récupère des carcasses. Les hommes sans illusion regardaient revenir les oiseaux migrateurs, sur la ligne de fuite, rien qu'une démarcation, faite pour l'atterrissage d'improbables choucas et de l'autre côté, l'épatante ascension de ces pilotes d'avions qui repartent aussitôt, et peu à peu s'effacent.

On craint la défection, l'oeil collé à la vitre, on achète à bas prix un tas d'objets bizarres où nos joies infantiles parcourent à mots couverts ces années, ces hasards. On replie l'ornement. On est déjà ailleurs, on ne sait plus bien comment décrire la défection, on l'accepte (comme un lot). On se dore d'illusion, on se tend des miroirs, on virevolte, on s'entasse, on aimerait qu'il existe pas loin dans les parages, un endroit où un homme pourrait survivre un an sans aucune connexion, on admet (autre lot) qu'au lieu de le montrer, il vaudrait mieux l'enfouir au fond d'un trou de taupe. Ainsi, ces formes abstraites, qui nous venaient en rêves ne pouvant s'éprouver au jeu de la durée entraient en collision. Pas le moindre centimètre du moindre cervelet qui ne fut pas versé dans le grand balancier où les phrases désormais forment des vaguelettes dont les motifs miroitent bercés par toutes les vagues qui re-battent la campagne louée par des chamans, on les chope à l'arrache, on se kiffe, on se like, puis on va voir en face chez les nouveaux marchands, on surfe sur la tendance, on s'embarque, on débarque, on cause, on crypte, on casse, puis on déplie son corps, on se change les idées, on court par les ruelles acheter des cartes postales qui recyclent du pavé sur un air de printemps...

L'homme est près du rivage, il a aimé les joncs, dormi dans les fougères, il a choyé les barques. Son esprit ne tient plus qu'à l'air de monstre idiot qui vit de ses paris, (stupides, évidemment), puis dépassant la ligne, du rythme il se détache, des mots qu'on lui refile et il brade son image. S'il avait disparu, il n'y aurait plus personne pour adorer la rive mais dès qu'on l'aperçoit remonter souriant du plus grand précipice, on n'est plus seul, enfin, tu ne seras plus seul à peupler le rivage de ces grands poèmes-fleuves, qui remontent lentement et ralentissent encore, se tiennent loin des torrents sur les simples cours d'eau aux replis, dans les coins, loin des murs abrasifs, il y aura des passeurs.

    

Photo : portrait du veilleur immobile et discret silencieux amoureux de ses rives, dédié au lointain, et au proche. Et à tous ceux qui ne pourront se résoudre tout à fait à l'oubli, même si parfois dans la vie compliquée, on ne peut faire autrement qu'accepter une latence (qui n'est pas forcément choisie...)

 

Lac de Tranquillité, © Frb 2014 remixed 2015.  

lundi, 09 mars 2015

Le rivage oublié (II)

Il faut savoir répondre dans le vide. Ce sont les livres. Il faut savoir se perdre dans le vide. C’est la lumière dans laquelle on les lit ; il ne faut répondre aux autres qu’en créant.

PASCAL QUIGNARD : extr. "Les désarçonnés", Septième volume du "Dernier royaume", éditions Grasset, 2012. 

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Pascal Quignard cite Montaigne tombé de cheval lors d'une promenade. Désarçonné, le grand homme affaibli et gisant à terre : 

"mort, étendu à la renverse, le visage tout meurtri et tout écorché [...] n'ayant ni mouvement ni sentiment non plus qu'une souche", et qui, après avoir vomi "un plein seau de bouillons de sang pur", entreprit d'écrire "Les Essais".

 P. Quignard écrit encore :

"Tout à coup quelque chose désarçonne l'âme dans le corps. Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie. Tout à coup une mort imprévue fait basculer l'ordre du monde [...] Tomber à la renverse [...] C'est comme une ­seconde naissance qui s'ouvre dans le cours de la vie."

Plus loin l'auteur évoque, en 1548, Etienne de La Boétie, l'homme, ami de Montaigne qui parla en beaux termes, la théorisant même, de la désobéissance civile:

"Je ne vous demande même pas d’ébranler le pouvoir mais seulement de ne plus le soutenir."

Commencez par arrêter de voter pour vos ennemis.

Arrêtez de vous donner des maîtres.

Arrêtez de payer des surveillants pour vous épier.

Arrêtez d’offrir par votre travail, au prince, l’or et les armes dont vous serez ensuite les victimes.

Arrêtez de donner la liste de vos biens à ceux qui exigent de vous piller.

Pourquoi constituez-vous ces files qui montent au bûcher et qui alimentent le sacrifice pour quelques-uns ou pour un seul ?

Pourquoi tenez-vous tant à être le complice préféré du meurtre et l’ami fidèle du désespoir ?

Les bêtes ne souffriraient pas ce que vous consentez.

Ne servez plus.

 

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Pour entrer dans l'image ou peut-être un reflet: en contrepoint encore mais sur un fil ténu précédent, le "royaume", fût il premier, dernier, vite vu, pas encore emballé pour soi seul, ni vendu, un instant retranché, rien qu'une légère errance en dessous de la surface éblouissante d'une ville occupée à nouveau ou toujours occupée. Un espace reprend l'homme qui marchait au hasard et s'y retrouve, par là même trouve une place que peut-être la société violente a cessé de lui accorder, un silence espéré loin des flux médiateurs, loin des violences d'après, loin de l'hyper-active injonction de devoir s'y sentir engagé à s'exprimer encore ou prendre partie prenante d'un nombre d'avis auxquels de toute façon on ne peut pas entièrement se rallier, loin des heures d'affluence, loin des ponts survoltés de traversées d'autos, d'hommes pressés et de vies hérissées, de courants électriques, des réseaux, des complots et loin très loin, de la vélocité, possessive. Ici, au jour le jour comme avant, comme après, c'est à peine, ou peiné qu'on retrouve un rivage tel un monde oublié, épargné, c'est un leurre, on le sait, mais peut-être, libre encore que l'imaginaire s'y repose, s'y prélasse. Peu importe, le prétexte vrai ou pas, l'endroit s'ouvre comme un livre, qui résiste aux assauts des foules, et de la peur, à nos replis craintifs, à la chute qui partout à la fois décrypte et tétanise l'homme au tempo rapide, qui se rêve au repos. Le lieu, ici invite, préservant des crissements, des fers, de la puissance, des serpents à sonnettes, des sirènes, des échos, à peine deux ou trois mouettes. A bonne distance sur terre comme au ciel, ces espaces semblent ouverts, pour nous aider à vivre, un peu d'eau, l'air, une berge vaguement à l'abandon, sans un phare, sans aucun feux de joie qu'attise la volonté de sacrifier, quoi donc ? Ici la berge étire un instant l'horizon, par la force de ce temps disponible, luxe doux n'ayant pas tant besoin de remparts ni de cuirasser l'être pour le trouver en phase, une heure avec lui même. Ce lieu où je n'avais pas forcément prévu d'aller à cet instant alors que la balade très naturellement m'y menait, happait d'un bleu-vert magnétique une mémoire d'océan qui n'existe pas sur le fleuve Rhône, pas en réalité, jamais à l'ordinaire, plutôt gris coutumier de sa grisaille urbaine. Bleu glacé de l'hiver, comme un gel, loin des pêches des navigateurs intrépides, de leurs chasses aux trésors, loin des vagues lourdes des hommes qui tombent et se relèvent comptent les points et les morts. Ici quelques reflets et les miroitements passagers de l'eau mêlée à une éclaircie toujours brève, le ciel bas ajoutant au désarroi des jours d'après, ce n'est pas rien qu'un rêve de glisser à travers cette luminosité, puis approcher d'un pas, concret, ou toucher la texture de cette berge, esquissant une trouée dans l'univers familier, bercé du flottement comme observer la vie avec les éléments devient un jour utile pour savoir qui on est. Il ne manquait, peut-être que "La barque silencieuse", hantant la simple image qui fragmente un passage d'une plus longue promenade, ce passage hante aussi quelques êtres, les plus lents, ou les autres, solitaires, ou les peu éloquents qui n'osent dire leurs idées au grand jour, peut-être pris à cette heure, de panique par l'instance collective, qui demande à chacun de penser à l'avenir, laïc ou religieux, alors qu'on ne peut plus suivre, en ses nombreux méandres, une si lourde entreprise. Alors qu'on se replie le jour où prononcer un seul mot, dont le sens qui déjà connoté, autopsié par tant d'autres, ruine la moindre tentative, et décourage, parfois du simple fait de vivre. Tous ces flux nous informent autant qu'ils peuvent aussi annuler la présence singulière, qui craindrait de se perdre en rejoignant trop vite les mouvements ou en se dévouant corps et âme aux causes les plus pressantes, en éprouve par avance les limites dérisoires aussi paradoxales que l'obstacle qu'il faut pourtant combattre. L'errance en contrepoint, du malaise éprouvé face aux ogres et géants, ici en forme floue, émerge par simple attrait, îlot d'indépendance, doucement retiré des sonos de la cité, une absence qui s'approche tout prés d'une autre page, déroule au pas suivant encore un fil d'Ariane, ou de Pascal (Quignard) magnifique écrivain, fouinant dans les comptines vieilles de nos origines éclairant notre époque, qui ravivent l'être humain fort de sa liberté inouïe, mais aussi entravée, à toutes les époques. Le livre offre de quoi sustenter les mortels embarqués, l'écrivain a rêvé de barques grecques allant à la dérive, il s'est concentré, à décrire :

"cette réserve animale, farouche, qui ne doit jamais se soumettre au langage, ni aux arts, ni à la communauté, ni à la famille, ni à la confidence amoureuse."

Il cherche le vivant avant que l’histoire l’ait réduit au standard, une piste, une phrase encore échouée, sur la barque invisible qu'il est possible ou non, d'ajouter à l'image (à la guise du lecteur de la voir apparaître ou de la dessiner). Extrait puisé toujours à la source limpide des beaux livres de l'auteur.

"Nous emportons avec nous lorsque nous crions pour la première fois dans le jour la perte d'un monde obscur, aphone, solitaire et liquide. Toujours ce lieu et ce silence nous seront dérobés"...

pourtant: "le large existe."

 

Photo : "L'eau qui revient sans cesse"...

Eau d'ici, eau de là, le bleu rare du fleuve Rhône © Frb, Lyon 2015.