jeudi, 20 mars 2014

L'inertie du particulier

Nous ne sommes pas sur cette planète pour quelque chose. Le tout est de passer le temps ce n'est déjà pas très facile. Tous les moyens employés (poésie, action, amours) laissent un drôle de goût dans la bouche. C'est pourtant ce que nous avons de mieux. Il faut donc s'opposer à tout ce qui limite leur utilisation. C'est pourquoi l'action et l'écriture n'ont de valeur que libératrices. C'est pour cela que j'ai dit que le poète doit être un incendiaire et je le maintiens.

Lettre de Guy Debord (1931-1994) à un ami, écrite en 1951 

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Rien d'autre ici qu'un monde érigé en dortoirs, une cité pragmatique qui s'étend se répand à perte de vue, remplace, peu à peu organise les vies des janfriquets, le quartier des jardins ouvriers d'autrefois né des rêves socialistes de Lazare a été lentement balayé, hier, partout, ici, par la moindre fenêtre on contemplait les arbres ils fleurissent au printemps, et plus loin la montagne porte un temple doré, le parc de la tête d'Or caressait ces espaces. Les arbustes ouvriers, petits monts de Cocagne aujourd'hui sont passés sous l'engin de métal. L'agent immobilier, frotte ses grosses paluches sales. On fête sa réussite au restau des étoiles. Des pots de vins sous silence, et des expropriés avec des protocoles de relogement véreux. L'homme accompli exalte et forme des envieux. Quand les lueurs bleutées de mille téléviseurs s'allumeront en même temps vers dix-neuf ou vingt heures, oubliant le brouillard, l'ultime grenade fruitée du malin cacographe sera dégoupillée.

En nous cette immanence fonde la quête et le nerf d'une paix introuvable, oeuvre à l'inexpressif, aussi inexpressif est ce renoncement qui gagne comme l'air morose vient à nos têtes entrées furtivement dans les barres. On vous en dessinait jadis l'abrutissement avec des mots frondeurs et de la profusion, cherchant à en découdre afin de s'archiver, d'inventer d'autres mondes et un autre langage contre tout l'univers devenu cet album d'images publicitaires, ce débit obsolète d'un siècle compassé - et la mort de l'art même à peu près consommée...

Ici, notre corps tangue imperceptiblement entre la peur du sang (un mauvais sang/"rentable") et le balbutiement d'un fleuve large qui cache un psaume hurlant au coeur d'un tourbillon ou peut-être un plongeoir en forme d'échappée

Là-bas, en bord de Rhône, on a vu une silhouette, allongée sur une planche entre les gyrophares. On ignore quels regards s'agglutinent si nombreux vers ce pont, aux croisées d'une brasserie d'opéra et d'une forêt bancale, dans les brumes du soir vont à pas de fourmis nos histoires et nos oraisons. Des nouvelles de cette vie, gisant dans une enveloppe couleur d'aluminium, sont remontés trois mots: "pronostic vital engagé". Trois mots à la surface, dans du papier journal pour évoquer deux mondes, c'est tout ce qu'on en sait.

On aperçoit encore des ombres en habits noirs de ces personnes placides qui affirment avoir eu une drôle d'appréhension en traversant ce pont, juste avant l'accident, et figées comme aux berges, on  avait planté là, des orchis anthropophora qui évoquent l'idéal du petit homme pendu dans des pots de géants.

Ces gens qui étaient là, n'avaient pu faire un geste comme s'il était normal qu'une poignée d'êtres humains qui reviennent comme des ombres d'un soir au cinéma n'osent se mettre en travers d'actes qui les dépassent.

Comme s'il était normal, qu'au nerf d'une paix hantée de baumes et de violence, une minorité faible, un instant lâche le fil.

Comme si cela encore, procédait d'une normalité, où certains sans profil dégagent un jour la place, et que d'autres plus veinards y affinent les chapelets de leurs condoléances qui n'ont pour seule histoire que de s'émouvoir eux-mêmes de n'avoir pu agir conformément à ce que leur inspirait leur conscience, leurs paroles ou leur éducation.

Plus loin, le drame est sourd et presque aux bas étages de la ville sous ce pont qui relie la mairie aux quartiers les plus riches, des hommes ont protégé le sommeil de la ville ; deux gendarmes, des jeunots, et anormalement pâles, nous demandent de ne pas traîner là, les curieux, sur ce pont, une vingtaine de paires d'yeux penchés sur une rambarde, ne sembleraient que faibles, comme cette dame et sa fille qui voulaient témoigner:

- "pour une fois qu'on sortait, qu'on pouvait se distraire, on revenait tranquille, de voir un court-métrage, on passait par ici et de l'autre côté, on a vu l'homme bizarre qui balançait une jambe par dessus la rambarde, nous on a paniqué, on n'avait pas de portable, le temps de traverser... C'est grâce à lui, voyez (elle montre avec son doigt) le jeune homme blond, là bas, avec son scooter bleu, il a tout essayé !".

Le jeune homme, replié, semble vieux et voûté, il a 18 ans, presque. Entouré de la foule qui grossit peu à peu, il est là, tête baissée, face à deux pâles gendarmes qui voudraient bien comprendre et j'entends quelques bribes au jour crépusculaire encore à l'heure d'hiver:

- "j'ai tenté ce que j'ai pu, j'ai rien pu empêcher, j'aime pas l'eau, j'en ai peur, je sais même pas nager..."

le jeune homme est petit, il paraît égaré, il a gardé son casque volumineux, qu'il tient dans ses bras comme on tient une fiancée, il sanglote nerveusement, le gendarme a posé une main sur son épaule il tapote, c'est un frère, un vrai gardien de la paix, en trois mots répétés, il apaise, il console:

- "ça va aller, ça va aller..."

L'autre gendarme, a repris des couleurs, rôdé aux pires épreuves il garde le sang froid de la horde.

Voix du consolateur au jeune homme:

- "vous avez essayé, vous n'avez rien pu faire... Qu'est ce que vous pouviez faire ? C'est la vie, c'est comme ça". 

"C'est la vie", c'est jeté ! d'un désarroi réel, urbain très ordinaire, d'autres y voient une scène rare, comme dans un long-métrage qu'on ne tournera jamais, dressent le plan plus spécial, d'un pseudo reportage, en direct, comme on tweet en deux phrases une histoire formidable à la gloire éphémère d'un scoop émotionnel le buzz est à portée et l'instant à choper béni par l'Instagram des photos-choc-express grâce au zoom, et contents, ils kiffent grave l'accident.

A l'autre bout du monde, les petites scènes saisies juste après les sirènes rapidement se propagent et pour le récepteur se transforment en spectacle, sans aucune conséquence. Fort délicieux instant, d'un côté le frisson et de l'autre l'extase. 

Je reprends mon vélo quelques minutes vacantes, où deux adolescentes fardées comme Beyoncé, ont osé un selfie sur fond de deux gendarmes, entourant un jeune homme en plein effondrement.

C'est le monde tel qu'il est, vide sur nous, vide encore sa fabrique de cynisme qui devient coutumier d'autant plus coutumier qu'il rit des incidences ; autre mauvais plongeon d'une usine à divertissements qui ronge le paysage pour n'en faire qu'un décornos bouches creusent le vent. Mais grâce à l'éloquence, grâce aux lol et aux smiles, on prendra des notes vagues sur cet homme ivre mort qui roulait dans sa cuite sur le pont aboulant quelques phrases en désordre menées par le vin fou versifiant son palais, feu follet en zig-zag du fantôme égaré au royaume de la mort, il semblait dans sa crasse pourtant moins perdu que nous et nos étreintes (vite !), nos entrains (versatiles), les petits états d'âmes nous recueilleront pétris des meilleurs sentiments, outragés à toute heure, puis oublieux souvent, plus ou moins esseulés sur fond de ces fringales qui ne peuvent s'assouvir. Quelques non-connectés sont sur le bas-côté, les autres s'en balancent.

On se disait peut-être que ce monde sournoisement s'infiltrait en nos sens, comme si nous devenions les mauvais comédiens d'un décor saturé, cinglé d'hommes chancelants, face à nous, il y a les mêmes, des créatures béantes qui se meurent, ou se battent / on s'émeut, on s'en fout / d'autres suréquipées prêtes à juger de tout ou rien, n'importe quoi, observent au dégommeur des gueux sur une place.

Les images des "people" en couverture d'un mag' s'exhibent sur des lueurs, dont celles du soir effacent la vue de l'accident brodant pour un violon et une valse du bon temps photoshopé glamour, pure merveille droite et fière, tandis que l'antidate à mon calendrier vous ferait un jour croire aux pouvoirs prodigieux de mon marc de café

Déjà l'oubli nous vient, sans un mot pour les actes et les êtres qui nous fondent, telles, sous ce gris souris, toutes les affaires reprennent ; pendant qu'on nous amuse, des petits hommes s'évadent sur un chant de sirène. Les berges à nouveau propres, et la fête continue.

Le lendemain, sans un pli, le travail sa valeur et son bleu reblanchi prenaient sous les chaufferies l'air des feux immortels, rien d'anormal alors que le soleil du soir soit devenu si noir.

Voici venus les chants des soldeurs de l'espace où la chauffe des cerveaux qui ciblent le petit d'homme le heurtent contre la page d'une ultime pluie d'hiver, voilà les vieux glaneurs entrés dans la corbeille qui se cherchent un bosquet et deux balles pour bouffer, voilà les caravanes des petits morts en flaques passant silencieusement sous les plinthes des cabanes frappées d'alignement où mon carnet poreux éponge la forme des mots en coulée d'encre et d'eau, la phrase s'y effaçant à mesure qu'elle décrit l'évènement par un lent processus de désintégration, quand la conscience de soi ne peut plus être fidèle aux paroles ou promesses librement énoncées, les caractères liquides forment un voeu liquidé, retournant au fleuve noir, tel on lance une bouteille qui ne trouvera jamais de terre où s'échouer, au lieu prédestiné à dire des fluidités, (le "carnet cependant, s'appelle Clairefontaine").

Une pluie de confettis pour nos jours abolis et nos soirées sans fête. On pourrait presque émettre une de ces bonnes pensées en l'honneur de ceux qui griffonnent traçant leur vie sur des lots de carnets, par exemple on dirait: "n'est pas diariste, qui veut". Ca ferait son petit effet, comme un texte vaseux de l'être qui soupèse sa supériorité, poète sage comme un prêtre portant dans ses attraits tout le silence des autres, pygmalion de papier au défi de sauver ceux qui sans volonté rasent un peu les affiches (autant que l'entourage) sous les éclats louables du printemps des poètes ; des traits biffant le mot qui n'est jamais venu, recueillent dans le limon la vie majestueuse, autant que sous le ciel on passera à travers les notes vite esquissées sur les chiens écrasés d'une ville à la page.

Le printemps des poètes, ne m'a pas traversée, il a plu ces jours-ci, une pluie de poème lâche, ça trempe et me suffit. Une de ces pluies corsée transformant le carnet en ménagerie spongieuse, de pleins et de déliés remuant dans la flaque, un verbe submergé. De l'écrit ne subsiste qu'un fourmillement discret un peu d'humidité en glissement vers l'informe d'insectes cuirassés et de bombyx mornes voltigeant sur des larves, un gros scarabée luit de gris-métal noirci dilué dans l'eau froide rend au gris le plus juste aperçu de cet état de perte de la valeur intense, une lâcheté pour soi-même jusqu'à l'inexprimable et la révolte lourde dans son pas de muet étouffé tel symbole des sauceries de la quête et du verbe coulé.

Sur ce pont j'ai pensé pour ramener un texte plus ou moins lisible (tant bien que mal), recourir au copier-coller, mettre un semblant de jeu sur ces paquets d'impasses, et le gai désespoir à présent compressé, je deviens ce buvard dont les signes compliqués, donnent une chose simple à voir.

Comme les fleuves nous mélangent, ils engendrent en leurs flux deux mondes inconciliables juste après l'accident du côté des bateaux, on voit des messieurs dames qui goûtent le vin du soir servi avec suprêmes d'écrevisses au Champagne, juste après l'accident d'autres vont danser enfin, jusqu'au bout de la nuit au dessus des cadavres puis s'extasient dès l'aube à la vue des reflets d'un Sofitel qui brasse une seconde les lueurs d'une berge à la mode propre et douce, assez gaie.

 

 

Photo: Le monde à ma fenêtre, six ans après, (sans bouger de mon fauteuil, ni du votre), remplace les ateliers des artistes (trop glodytes), et les jardins prolos au bazar de poireaux, pommes de terre et lilas (trop modestes).

 

Vidure. Work in progress. © Frb 2014.

mardi, 18 mars 2014

La dynamique des masses

Ô vent allège

Ton discours

Des vains cortèges 

De l’humour,

Je rentre au piège,

Peut-être y vais-je,

Tuer l’amour

 

JULES LAFORGUE extr. de "Complainte du vent qui s’ennuie la nuit", éditions Gallimard, établie par Pascal Pia, 1979. 

 

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On a parcouru des rues, des chemins, des erreurs, son cours à d’autres buts et d’un sort intraitable on repousse derrière soi les plis de fausse candeur. Allant aux vies plus simples, on décide que tout passe puis revient en son temps, propice ? On ne sait pas. Rien n'afflige de souvenirs, nos folles aventures vivent d'un lent désarroi, rien qui ne reste pur. Dans la simple hébétude, on s’allège, observant d’une rive par une baie, les nombreuses files d’attente et des points de couleurs de l'autre côté du fleuve qui sont peut-être des gens devant les magasins ; ils vont comme nous, moyens, font aller comme ils peuvent, ils friment, ils sauvent les meubles. Ils portent des costumes molletonnés, ils sont nus. On devine, leurs visages cachés par des foulards à motifs attrayants, nos sourires sont gênés quand leurs regards nous croisent. Ils se détachent si vite, portés par les nuages - des groupes interchangeables sous fond de ciel changeant - ils sont menés au loin, hantant près des coupoles, les boutiques de parfums d'un luxe un peu criard. Ils s’admirent dans le corps retouché des mannequins d’une publicité pour les voitures de sport, pour les packs de lait recyclables, pour la bière blanche de Bruges, les points-presse, les points-snack, les points-forts d'une ruelle et de ses happy-hours, points d'ancrages suspendus sur des tabourets de bars, dans les murs tout l’argent qu’on retire retourne dans les murs. Aucun de nous n’attrape un but définitif - nul ne t’aime, ne te garde - personne n'aidera personne, malgré sa volonté, nul ne comprend ce pas plus discret qui recule puis s'avance, l'éteignoir aussitôt contredit son élan. Cependant la ville flambe, on ne saisit jamais ce qu'il faudrait en voir. La lumière vient du ciel et d'un reflet immense au milieu du fleuve noir. On passera à côté, chacun cheminera, révélant à nos yeux, la divine proportion, le cosmos - une esquisse très approximative - ou quelque chose comme rien.

 

 



 

 

Photo: la dynamique des masses (atmosphériques bien sûr !) impression de soleil couchant, comme la plus banale carte postale d'un crépuscule sur l'Hôtel-Dieu, et des tonalités saisies toujours à l'heure d'hiver, lors d'une balade entre deux gares (comme d'hab).

 Musique: Chinese Man, "Saudade" extr. de "Racing with the Sun".

 

 

Lyon / Côté berges du Rhône: Frb 2014.

lundi, 10 mars 2014

Du vent

J'entends passer le vent,

et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut

la peine d'être né. 

FERNANDO PESSOA, Extr. "Le gardeur de troupeaux et autres poèmes d'ALBERTO CAEIRO", traduction Armand GUILBERT, éditions Gallimard 1960.

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Tu es là tu t'y crois. L’instant d’après, tu doutes. Tu sens le vide en toi, et le déferlement de tracas consternants te pousser sur la grève.

Tu trébuches, te relèves, le vent dans tes cheveux épouse le sentiment de la douceur manquante, cette force non advenue t'attend sur l'autre rive.

Tu sais que les agneaux de Dieu sont sacrifiés, mais il reste au secret, des agneaux à choyer - messages codant les lignes, les champs à la croisée - nos projets ajournés, hier tu en pleurais, imitant ceux qui ne savent pas pleurer, un paon sous ton faux col déroulait ses parures - rubans d’appels criards et démagnétisés - camouflant nos massifs de glaiëuls irisés, leurs pétales s'enroulaient sur tes joues de peau-rouge. Quand la pâleur te hante, ton repos au silence ne fera pas jaser et tu dissémineras ton air inconsolable dans le vent printanier.

Tu cherches le bercail, tu te reconstitues un passage où les heures croqueront tes minutes à ton rythme, tu entendras le chant des ombres tamiser. Le vent peut te porter.

Là bas des braconniers avaient volé ta case, tes toiles, ton atelier, tu ramais en silence depuis tellement d'années devant les parfumeurs, qui voulaient te fourguer "encore plus de bonheur, plus d'éclats, plus d'amour, plus d'authenticité". Tu prononces quelques phrases, tu voudrais justifier, prouver l’injustifiable.

Hier, tu trottinais par les rues avec des serpentins, tu te brisais toujours à vouloir embrasser les deux gants de velours de cet homme ambitieux, c'est un rat de nos villes, modèle du temps qui court, fourreur d'espaces moyens et clos en servitude, il te vidait les poches avec son miel de mouche, dans sa voix l'ammoniaque apprivoisait ton corps et tu semblais humer l'arôme de qualité de son smile au gardol, ces courbettes émaillées, biffant la poésie semblable aux longs discours te coupaient de tes jeux.

La rentabilité s'épanouit dans la crasse. On te persuadait de laisser reposer. Le cul de ce vendeur assis sur ton visage, te fait ce regard mort d'exilé qui quête son paysage ; l'autre mesurait l'hectare, une cravate en soie bleue assortie au décor, un air de tennisman, ton vent de liberté, pris sous ses chaussures "classe", nourrissait l'étouffoir, hier tu te vantais de savoir respirer et nous on suffoquait, la rue irrespirable, c'est fini, à présent ; tu es pâle et tu flottes, anémié, sous un ciel de traîne, pris en tenaille, bradant nids et soleils qu'ils revendent à leur prix, prix d'amis, ils disaient:

- "on est bien obligé".

- "Et le vent, pauvre cloche ! Le vent, qu'est-ce que t'en fais ?"

T'es là avec les autres, à parler un langage qui se glisse à travers, ton costume près du sol, tient plus de la cuirasse que de ces draps flottant au vent dans nos villages, tu remues la saison qui chasse les ornements de l'humain viscéral, il secoue des billets sur un pouf, sans te voir. 

Toi qui n’as sous le nez qu'un bon sens à ficher aux galeries d’hommes vitrés, ce chef que tu courtises, n'oserait pas ressentir une heure de notre honte à nous savoir cloués d'effroi par ces chantiers. Et ces miroirs féconds engendrent à son image des maisons transparentes. Dans son ciel, rien ne bouge l'homme n'aime pas regarder l'impression qui te prend d'être ici comme partout cet étrange étranger qui a de la peine à suivre, peine à se reconnaître, qui se meut comme un ours aux plis bien tempérés. 

Quand tu remues la terre, tu es là dans ton rôle, dans ta normalité, également étrangère à tout ce que tu es, tu t'étoufferas peut-être à l'improvisation de voyelles et tu mâcheras les mots comme hier à l’école, parfois tu bégayais, et perdais tes moyens ; tu mâchais ton chewing-gum pour calmer ces jours creux, tu voyais revenir un imitateur triste, il habite dans ta gorge, ce clown blanc te volait la souplesse de ton corps. Peut-être que tu trichais sans t'en apercevoir en prince évanescent qui mangeait de la colle sous une pyramide blanche.

Et Melle Pugeolles crasée vecha, des jours et des jours, t'apprenait à te pétrifier devant les autres, ils te semblaient plus forts, étaient faibles sans doute, ils riaient sans savoir, ou peut-être ils riaient pour être enfin plus forts, l'ogresse aimait tonner, elle soufflait sur l'alpage:

"on n’est pas chez les ruminants !"

Sauf que toi de ces "on", tu en as trop soupé. Toi, tu as le vent en poupe, le besoin d'être né près de ces ruminants, aux oreilles duveteuses caressées par le vent, tu aurais l'air coiffé, avec sous ton bonnet, des mots lourds à porter, du léger encombrant, et de la connivence.

J'entends passer le vent qui décolle, nous ronronne qu'on aurait à présent grand besoin d'autre chose, plutôt que de rester, debout sur la passerelle, à attendre, espérant...

 - vire ton fer, et bats-toi sans t'y croire au combat, ne loupe pas le passeur, il n'est pas né pour toi - l'esprit entre deux siècles dans ces décors bâclés, où partout l'uniforme uniformise tes traits qui se lisseront demain te couronneront d'un coach, il dresse déjà le vent pour ton pas de géant, si tu le laissais faire, il te pousserait des cornes de brume dans le dos, il n'y aurait plus de sirènes dans ton électrophone, tu n'irais pas plus loin qu'à ce rez-de chaussée où on t'astiquerait des gonds et des loquets, si tu dépendais trop du bonheur qu'on te brode.

Tu es là, tu t'y crois, le vent est ton habit, quand le troupeau t'espère ; il y aura des agneaux avant la trinité, tu leur frises le museau, tu vas du bout des lèvres, baiser les animaux de pierre dans la forêt, tout se tourne en caresse, peu importe la falaise, les dos d'âne et ces bornes qui roulent déjà les feux des alpha-Roméo à travers la voie verte, demain l'engloutiront, on t'écrase contre un mur, toi, tu désirais mieux, avec tes gémissements qui gagnent jusqu'à l'écho lointain, ou à la source on te retrouve vivant.

Sauras-tu rester sourd à ces appels humains ? Quand le vent te ramène ivre mort, dans la nuit, et tremblant au réveil, on ne soutiendrait pas de ces plaintes éternelles, tu ne te sens pas vaincu même si je suis à terre, à tu, à toi, roseaux, ce sont toujours les mêmes qui remuent la poussière.

Quand tu es fatigué, il reste les girofliers, les premières renoncules, deux grandes tulipes abstraites et ce balancement, dont je ressens comme toi le tremblement si doux. On s'intimidera sur la fine passerelle, qui bercera autant que le vieux dodelinait du cheval jusqu'à sentir la chair ne faire qu'un avec tout, il a vu de ces guerres et de ces rédemptions, on n'aura pas la grâce de son imaginaire. Mon repos au silence, ton troupeau regardait venir des hommes nouveaux.

je traîne, je suis en route, guettant d'impétueux nuages et des tonnerres, qui s'étoilent sous les graves fantastiques d'un corail, le goût des grands voyages vers la ville d'à côté te rejoint toujours en bord de route loin des moulins qui tournent, laisse, tourner, le temps vient.

Il y a dans tes cheveux quelques vents en rafale, il souffle sur nos braises, tu vois les crépitements, dans un champ de bleuets, des lueurs d'autres vies et les commencements déplacent un peu les choeurs, ils mettraient au regret d'avoir voulu s'abstraire, ici un court instant, tu glisses ton galet blanc, tu as planté des arbres, on voit tes cerisiers fleurir dans nos bosquets et le vent sur tes vagues, nous hèle et nous protège. On reviendra grisé de tes récents voyages ils nourrissent notre pas, on laissera courir ces créatures voraces qui creusent sous les planchers. Les bêtes de notre enclos connaissent déjà nos rêves, tu te mordras les lèvres à nous les raconter, tu as peur des clichés, ils seront balayés. Le vent tourne. On le sait.

  



  

Photo: entre deux trains, d'une rive à l'autre, le vent au dessus des troupeaux, de Fernando, Alberto, et les autres, des noms en a et i et hauts... (chant de la fin d'hiver). 

 

 

Tout ce vent © Frb 2014

mardi, 04 mars 2014

Les errances du modèle (III)

Il est des êtres qui cultivent une apparente difficulté de vivre à seule fin de se croire supérieurs à ceux que ces tourments épargnent. Mais pourquoi celui qui souffre et cherche, devrait-il s’estimer supérieur à celui qui ni ne souffre, ni ne cherche ? Face à la vie, nous sommes tous des infirmes, et nul n’est fondé à se croire supérieur ou inférieur à quiconque.

CHARLES JULIET extrait "Ténèbres en terre froide"Journal tome I, (1957-1964), éditions POL 2000.

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Je voyage dans tous les pays, et j’ai les nerfs à vif, pris de géographies qui sont toutes des espaces sentimentaux pour moi, c’est usant à présent, je voudrais rester là, le temps qu’il faudrait vivre, refaire une vie autre, toujours au même endroit, afin de mieux connaître ceux qui m’ont rencontré que j’ai dû oublier pour construire mon royaume.

Au fil du temps j’ai vu que je ne connaissais rien, ni mon père, ni ma mère, ni les songes des miens, je me croyais porté par eux, floué parfois, si souvent plus malin que les autres, mais c’est une illusion due à ma négligence de prétendre que les autres ont perdu la mémoire, que la mienne est intacte

J’avais le feu au cul, et toujours en partance, je voulais m’éveiller faire le tour de la terre comme s’il s’agissait de se multiplier, j’ai gardé les billets de train dans mes petites affaires, c’est une peau de romance poinçonnée en vitesse, mais en réalité je ne suis jamais allé bien plus loin que Coutances ;

là où finit mon pas.

Quand je reviens chez nous, tout me semble réduit aux mauvaises raisons qui m’avaient fait partir, je les retrouve entières, elles m’attendent au tournant, je pourrais fuir encore, j’ai allumé des feux que je ne peux plus éteindre dont les braises mourantes m’asphyxient peu à peu.

Je croise virtuellement des gens qui m’interrogent, je ne sais quoi leur répondre, je triche et je m’invente quantité de personnes qui croyaient être moi, m’ont trahi peu à peu, je porte leurs habits au pressing, je me noie dans l'étoffe, elle me va comme un gant, je vous vois en dedans ce corps qui se repose ou engendré de monstres sous ces masques enveloppés de résine, je remue un amas ; je crois entendre le rire du monstre qui me déprend, il voulait revêtir les précieux ornements inspirés de ces vies qui ne m’appartiennent pas.

Rien d’étonnant chez moi, que des petits voyages, où je semblais armé, j’avais fait ma fortune à capter des cobras et revendre à des gens des portes et des fenêtres ouvertes où s’engouffrait le vent, un grand mistral mais c’est la tramontane j’ai oublié les noms je les confonds encore.

J’avais fait ma fortune en bradant ces fenêtres et ces portes pour me rendre au final à l’idée de revendre le vent qui venait de Saturne, c’est drôle de voir des gens acheter n’importe quoi, pour peu que l’emballage soit plaisant ou soigné. J’enveloppais des bouts de vent dans du papier journal puis je me consacrais à des collections rares de coquillages géants en forme d’escaliers dont je faisais des bracelets et des boucles dorées qui collaient aux oreilles, après quoi, la breloque semblait un don des dieux.

J’offrais tout, je soldais le dernier cri du monde, un cri éblouissant, les vagues de l’océan, l’air iodé, la tiédeur, la grève, les aromates, ça faisait un malheur. J'éditais des plaquettes de poésie flottante, comme des mots embaumés à la graisse de baleine et tant que ça flottait, le monde était content.

Toutes mes vies insouciantes finissaient en dérives, j’abordais les pagodes où de vieilles madones qui songeaient pour de rire peut-être à m’adorer, emballées du projet de mon fantômatisme, doucement commençaient à poser sur mon seuil, les cadavres que j’avais oublié d’engloutir.

J’avais beau les jeter à mon chien, un bâtard lunatique aux allures d’ours brun, il me refusait tout et ne daignait goûter cette nourriture puante qui portait au dedans mes empreintes digitales.

Avais-je tué des gens pendant un long sommeil ? Oui, sans doute, mal tué, car je faisais tout mal. Même en vrai, même en rêve, ainsi revenaient-ils pour que je les achève ? Ce sont des âmes qui errent dans ma tête, dit mon chien et mon chien ne voit rien. Et mon chien ne veut pas finir le sale travail.

Certains jours il me parle, il me demande à boire, ne boit que dans ces mares que l’on frappe au champagne, il devient exigeant et je frappe tout liquide et il boit mes paroles et je suis fier de ça.

C’est dans les reflets vifs de ses yeux irisés que je puisse mon entrain, l’espèce d’humanité animale qu'il me faudra pour vivre et vous paraître humain. Avec lui, je suis moi, pas comme avec ces gens qui me posent des questions sur mon poids sur ma taille, et les autres qui recherchent le bureau du service après-vente des magasins du vent, veulent me faire des procès ; ils me feraient crever à force de se plaindre. Les gens se plaignent tout le temps. A présent ils voudraient que je rembourse le vent, moi, qui ai marchandé sous prétexte... je ne sais plus quels prétextes ils inventent, les gens sont décevants.

J’aimerais devenir moine, vivre dans un capuchon avec ma tête ovale, et prier sous des voûtes, finir vouté comme toi qui laçais tes souliers pour grimper la montagne et te coinças le dos, quand t’accrochant à moi, tu arrachas le masque, on t'a vu effrayé de ne pas y découvrir la personnalité dont tu avais cherché précisément l'image...

Pourtant j’ai de la tenue, mon sourire est plaisant, j’ai les yeux qui s’éclairent dès que revient la nuit, et toi tu voudrais voir dans mes yeux le soleil briller avec les autres, tu voudrais m'emmener dans tous les cinémas regarder les chefs-d’oeuvres que la vie n’offre pas, tu voudrais que j’abandonne mon chien pour être à toi, il resterait tout seul comme les vieux chiens qui errent, là-bas dans les ruelles, je ne peux supporter ça, plutôt te plaquer là. Je suis vieux, j’ai cent ans de projets à bâtir.

Que fera-t-on de moi quand je n’aurai plus le temps de voyager si seul vers ces pays joyeux où je ramènerai sous mes pas tout le vent ? Le vent que je remue qui me fait exister et que je fourgue aux nues comme une panacée.

Quand ma cupidité ne me pousse pas à tout vendre, alors que moi, entier, je me donne gratuitement, je donnerai ma chemise pour une heure de ton art, je donnerai mon enfant pour effacer ton ombre, à gouter assis là, sur un rocher croulant les joies d’un autre temps, je braderai la fille qui me donna son âme pour connaître la paix, un jour m’emmènera au marché des esclaves, où je fouetterai le vent, je montrerai à ceux qui voulaient marchander qui est le maître ici.

A part ça je ne fais rien. Rien de rien. Les jours passent. La poésie m’ennuie et je remplis ma vie à écrire des histoires dont on n’a rien à faire. Elles n’iront pas plus loin que le pas retenu dans la gorge qui remue son refrain et se chante comme une ronde qui se danse également sous le soleil couchant, guettant la voix de l’aube

“un beau jour, tu verras, un beau jour, j’irai loin”.

 

 

 

   

Photo : Voyageur immobile aperçu dans la nuit devant la vitrine du printemps.

 

Lyon Presqu'île : © Frb 2014.

mercredi, 26 février 2014

Etre dans le rêve d'un autre

Souvent, nous contemplons les rapports d'ombres et de lumières aux rendus si discrets qu'ils deviendront imperceptibles, toujours nous regretterons de ne pouvoir parvenir à préserver longtemps ce doux déséquilibre.

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Le rêve d'un autre serait de détruire nos erreurs en regardant des petites filles jouer dans leurs habits de fées et des petits-garçons-sorciers accomplir la révolution merveilleuse. Il faudrait un peu de patience comme le temps remonte le temps et permet d'épuiser l'espace qui grandit sous nos yeux à mesure que les mots ne cesseront de nous rétrécir.

 

 

 

Photo § légende: Les mésanges sont au nid, quand les biches (floues, sorry) vont goûter, à l'enclos plus secret du parc de la Tête d'Or, menant la grande vie, à l'heure des croûtons frais, où les ombres et lumières fusionnent un court instant, la dame de la forêt Morand, oui, c'est bien elle, (cf. au centre de notre photo) entourée de ses prétendants (petits pois duveteux sur gilets de daim blond) ne trouve plus un langage pour nous conter qu'un jour, elle fût changée en bête par une des petites filles s'y croyant vraiment fée, de mèche avec quelques petits garçons-sorciers composant en douceur la révolution merveilleuse.

S'étonnerait-elle, la biche ? D'être là devant nous, ou dans le rêve d'un autre, à voir des enrhumés qui nous font bien du foin aux champs des graminées ; modeste hommage oblique à nos sacred pouêtes z'et z'a nos pouêtaisses, en guêtres de pollen ou robes à boutons d'or, et là, hop ! je t'embrouille mon lecteur, ma lectrice, avec deux mil onze + 3 sauts de biches abordant tous les enchainements plus ou moins gracieux des joies saines de la gymnastique au plus petit rêve humain qui s'achève en prodigieuse victoire de la métempsychose, ("forcément sublime"), comme l'aurait dit (encore mieux), un certain, dans "un rhume qui n'en finit pas"(je re-cite):

 

On ne connaît jamais le fond des choses et l'on ne s'y résigne pas on croit à la métempsycose ou bien l'on n'y croit pas.

 

Epilogue: Dame-biche dans son logis, fera-elle la vaisselle quand sortie du rêve de nous-autres elle retrouvera sa forme humaine ? Et qu'il ne sera plus question pour elle de retourner sur son socle près de la forêt Morand, car la vie est cruelle, je vous l'apprends, et "qui va à la chasse perd sa place", (ça y en est un proverbe des braconniers de Couzon en passant par les dentellières de Brodon les Monts d'Or autant qu'une fable aux variantes éprouvées de partout) ; elle perdra même son socle, la dame, ses génies et son rêve, elle perdra tout tout tout. On a même pécho la fausse dame en flag', sur le socle aujourd'hui règne un vulgaire sosie. Qui dira le scandale ? Preuve par l'image, certains jours le nouveau Closer des rêveurs, rien que la vérité, bricoled, but not closed...

 

Parc de la Tête d'Or. © Frb 2014

samedi, 22 février 2014

Passures

Interroger l'habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l'interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s'il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s'il n'était porteur d'aucune information. Ce n'est même plus du conditionnement, c'est de l'anesthésie. Nous dormons notre vie d'un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

GEORGES PEREC, extr. L'infra-ordinaire, éditions du Seuil, 1989.

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Photos :

des histoires, plein d'histoires, encore une traversée en multiples passerelles humaines, géographiques, et trajets fragmentés à travers les quartiers différents d'une ville figurant pour jouer, le passage de l'hiver au printemps. Et après, le printemps ? Ca continue, sans doute, on ne sait pas où ça va.

Passures ;

Sous silence, mille vies, des milliards de souvenirs, que l'on ne connaîtra pas, jamais sans conséquences, la dernière image pouvant être la première du billet qui va suivre c'est à dire le billet précédent, on n'arrête pas le regret, ni le printemps, encore moins l'avenir = (ouh ben ! Gisèle ! cte corrida !) qui commence minuscule (l'avenir, suivez un peu !) sur les dalles gigantesques (pour nos pas de géants ?) d'un hall de gare avec une barotte à 4 roues, modèle rare ! :) ...

Certains jours suivant au présent là où on serait passé, pour les promeneurs ubiques et les autres égarés (à travers les méandres) et puis pour les perplexes de l'élasticité (du temps ? ou des conjugaisons), pour ceux qui ne vont pas forcément en deçà, c'est à dire lorgner les dessous (du petit blog) l'image du jour retardera demain tout comme hier, chaque jour, tous déjà advenus, ou peut-être pas encore, bref, pour cette histoire en cours, notre dernière image si on était couture, elle s'ouvrirait ICI ...

mais elle ne serait pas l'intrus, spécifiquement élu, le symbolique intrus figurant à mon sens (relatif) toutes saisons confondues la marche à travers temps et peut-être s'approcherait au plus près de l'état de nous autres, créatures embringuées, au milieu de l'époque épique, afin de nous aider en image à répondre au plus près aux trois questions du Georges :

Où est-elle notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ? 

Héros pataphysique, l'intrus intemporel, ou chouchou éphémère serait l'anomalie qui fait avancer les idées, a dit le grand Boris, une pensée souvent lue et approuvée ici, cherchons donc cet intrus, et laissons le filer, une autre anomalie, à ce grand jeu concours, qui ne fera avancer aucune forme d'idée, une anomalie dans l'anomalie : il n'y a rien à gagner. Sauf un nid de pattes peut-être ? Si je retrouve l'épuisette, (des promesses, toujours des promesses ... )

 

Rues et gens from Lyon © Frb 2014

dimanche, 16 février 2014

Beaux semblants

Si je ne bouge pas, si je ne voyage pas, j'ai comme tout le monde mes voyages sur place que je ne peux mesurer qu'à mes émotions et exprimer de la manière la plus oblique et détournée dans ce que j'écris.

GILLES DELEUZE in "Pourparlers" 1972-1990, éditions de Minuit 2003.

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Beaux semblants dans l'espace, à la sortie des gares, sous les arcs en plastique on tirait les valises, jusqu'aux beaux magasins vers Carnot encastrés de promos des big macs et des spots clignotaient sur les néons bleutés d'enseignes démodées d'un hôtel à moulures. Comme des vrais nouveaux riches on filait sur Gros-laid, voir la mort faire sa drague, en presqu'île les colonnes changeaient avec le temps tournaient et nous étions tournés sans le savoir, devenus étrangers en nos propres rivages, contemplant la lenteur des bateaux sur le fleuve revenant de l'île Barbe, un billet à demeure, épinglait un désir de train bleu sur un quai, juste avant de partir, ou le temps d'une halte, tout de quoi revenir caresser sous la langue, ces mots qui tiraillaient et qu'on n'osait plus dire. Près des ombres d'un square, on n’aurait pas mémoire des mouvements de l’automne, un rire jaune au revers, on songe au perce-neige - tu le vois disparaître à travers l’avalanche qui glace déjà ton pas, tes pensées, ton hiver, tu aurais beau chercher - quelques traces au dehors du dernier mouvement de la première année, tu n’y retrouverais qu’un coureur arrêté par l'aire des cuirassiers, contre lui, des langues mortes, un masque sur le nez, cette odeur de javel pourrait bien endormir à jamais les colonnes qui annoncent l’avenir avec les doryphores. Loin, l’homme, il regardait s’effondrer la demeure, un rire fou dans sa gorge, découvrait l'ennemi aux desseins illusoires: une minuscule bestiole à carapace d’or. Quelle histoire inventer pour nouer nos destins ? La petite créature, sur sa feuille bouge encore ; sous la griffure de l'homme on voyait les trésors et nos jeux dérobés. D'ici, le fort Saint Jean, c'était Constantinople, et la Saône aux couleurs de Méditerranée contre un bout de papier qui se plie et flotterait jusqu'aux sources bercées des premières feuilles de Mars. La ville se dégradait sous les quartiers des gares, l'abstraction démodée esquintait le décor, entre deux c'est le flot silencieux des deux eaux mouillant encore le cours en rythmes opposés qui ordonnait nos rues, engendrait des soupirs dans les fauteuils anglais de ces bars où l'on va s'immerger un quart d'heure. C'est dans la rue Donnée qu'on voit rouler des mousses, les gueux, ils finiraient par essorer les coeurs à l'heure où tous les corps deviennent lisses et peureux, ressortiraient à l'aube pomponnés, ils respirent à travers le printemps dans l'hiver les arômes des premiers coups de balais. Un prince d’Aquitaine dormait sous les colonnes où tournaient des sirènes et les fées à moitié dévorées par les soldes aguichaient doucement ces courants d'hommes pressés. Les vendeuses à la mode ont enfilé nos têtes dans des bonnets de schtroumpfs, en croisée, au repli, quelques scarabées gris se nichaient dans les rames ou se recroquevillaient. Et nous on se demande où va l'air de nos vies, si le scarabée gris n’est pas un doryphore qui hante la cervelle de ces ribambelles d’hommes en les poussant gaiement empaquetés de laine, aux terrasses au soleil d'hiver comme un printemps ; et nous on se demande si les vieilles balivernes suintant sous nos pavés ne sont pas des larcins d'illusions aux jardins, de ces courges irisées qui juste avant la nuit ressemblent à des carrosses.

 

 

 

 

Photo : Un étrange objet architectural, ("un échec architectural" a dit Jean-Jack Queyranne) que ce centre d'échange de Perrache, mélange du post-psychédélisme normatif (?) et d'on ne sait trop quoi, issu des fameuses années 70's, pour ceux qui ne connaissent ni les années 70's, ni le lieu de Perrache, ils ne pourront couper à cette voie de passage d'une laideur si radicale qu'elle en a presque un charme, il faudrait au moins découvrir ses méandres juste une fois dans sa vie avant que le couloir de bric et broc (il faut le dire over-daté, conséquence peut-être d'un mauvais trip à l'acide coupé à l'ammoniaque ?) ne disparaisse aussi radicalement qu'il avait massacré le paysage Lyonnais. Pour traverser l'endroit, autant dire un voyage dans le voyage et dans le temps, même Cosmos 1999, à côté, ce serait beau, les voyageurs sont priés de se rendre à l'accueil, s'y munir du petit nécessaire pour la traversée (sinon, c'est moins marrant) une tenue d'époque exigée, soit, un pantalon taille haute à pattes d'éléphant (ou à franges pour nos dj'eun's) et une liquette à fleurs oranges col pelle à tarte bien sûr, ils vous seront prêtés gratuitement par le chef de gare du Grand Lyon, en l'échange d'un sourire dès la sortie du train. Comme ceci représente un trajet en spirales et triangles, ou rectangles § autres labyrinthes, la mairie ne fournit pas l'herbe de perlinpin (quand la signalétique n'aiderait qu'à faire tourner bourrique des passants pas forcément tous mathématiciens) et comme on est en train de parler architecture (quand on parle du loup, hein !) je me permets d'ajouter un petit lien pour éclairer un peu l'avenir de nos bugnons z'ou bugnasses et autres étonnants voyageurs... 

Nota : pour ceux désirant visiter en temps en heure quelques merveilles de la belle ville de Lyon, la maison vous conseille de descendre plutôt en gare part-Dieu, (un peu fraîche, mais très organisée) à moins d'avoir idée, de monter tout en haut, visiter les jardins suspendus de Perrache pour la vue, encore des perspectives étranges, un peu à l'abandon, la dernière fois que j'avais pu grimper - dessus la gare donc (!) joie des escalators ! - pour revoir cet endroit improbable... c'était un peu avant que le jardin perché envisage de sérieuses mutations. Lieu secret / transversales, je réserve en passant, (ce n'est pas un coq à l'âne), une pensée au plus près sur le fil des balades les plus inattendues, à l'ami et surtout excellent photographe, Ernesto. A suivre, on l'imagine... 

 

Lyon Perrache : © Frb 2014  

lundi, 10 février 2014

Entre deux quais

Irez-vous chercher loin ? Vous finirez sûrement par revenir, pour trouver le mieux, ou tout aussi bien que le mieux, dans ce qui vous est le mieux connu...

WALT WHITMAN, extr. "Un chant pour les occupations", traduction de Louis Fabulet, in "Feuilles d'herbes", "Poèmes" éditions Gallimard 1918

 

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Dans le grand hall de gare où le pas perdu va, où le dessin rature mille fois et recommence, où chaque regard retient l'attention comme la votre, puis l'oublie, la seconde après, j'aperçois une tête d'homme, un homme sobre aux pas mornes, l'oeil craintif, attentif comme le mien, dans la même inquiétude, au guet de sa correspondance.

Perdu, là tout pareil, un semblable qui se perd au milieu de la foule ou se cherche un visage ; qui parmi des milliers saurait le renseigner ? Quelle voiture ? Ou quel quai ? Et partout le silence de chacun glisse dans ce vacarme, on se pose jambes croisées une valise à ses pieds, en ces lieux consacrés simplement à l'absence, lui, comme moi, avec eux, nous serions des milliers abordés de vacance à espérer la lettre d'un quai de A à Z, qui se lit comme un chiffre, puis se vide sur des bruits...

L'homme a mis un carnet sur ses genoux il semble qu'il dessine quelque chose, ou il écrit sans doute via ces petits engins, à quelqu'un, (la bien-aimée, qui sait ?),"Le train a du retard". Je ne sais par quel hasard, nous sommes toujours tentés d'avoir l'air occupés.

C'est une autre manière de converser encore, que de rester longtemps assis sur des banquettes à attendre face à face sans rien dire, ou discuter si peu et toujours à voix basse :"où est-ce que vous allez ?". La réponse est sans but, le mot sans importance. Tous ces gens se contentent chacun de nos errances contre un rien ébloui, une furtive émotion pourtant si recherchée qu'on ne retrouve plus ou qui a disparu parfois, sans y penser, chez ceux de l'entourage, si blasés qu'on soit là, qu'ils finissent forcément par ne plus rien guetter ou ne plus ressentir les considérations que tous ces anonymes savent s'accorder entre eux, comme l'habitude souvent nous fait par distraction, cet air désaffecté.  

Cherchant un point d'appui dans l'oeil des passagers sans la moindre méfiance, sans aucun attachement, ni désir d'aborder, on voit des créatures tripoter leurs portables ou le crayon fixé sur les petits carreaux maculés d'un carnet. On cherche le journal, on achète des bonbons qui pétillent, on rumine pour ne pas les croquer d'un coup sec en faisant trop de bruit avec ces dents pointues qui vont sur les affiches, des sourires de façade louées aux carnassiers.

Les yeux sur nos paquets, vous et nous écrivons par ennui, des sonnets en rimes de pacotille, dévoués à des formes sans drame et sans passé. Nous sommes les personnages, une seconde accrochés, déjà hors de portée, soulagés de partir, pris dans la vacuité de toute chose périssable, un instant espérés, suspendus comme des lampes.

 

 

 

 

 

  

Photo: Perrache vieille gare. Saisi entre deux quais, son passage mécanique, désert, ce qui est rare :)

 

 

Lyon, © Frb 2014.

dimanche, 02 février 2014

Le rivage oublié

Mais l'individu, c'est aussi la liberté de l'esprit. Or, nous avons vu que cette liberté (dans son sens le plus élevé) devient illusoire par le seul effet de la vie moderne. Nous sommes suggestionnés, harcelés, abêtis, en proie à toutes les contradictions, à toutes les dissonances qui déchirent le milieu de la civilisation actuelle. L'individu est déjà compromis avant même que l'état l'ait entièrement assimilé.

PAUL VALERY in "Le bilan de l’intelligence", extr. d'une conférence prononcée en 1935, publiée aux éditions Allia, 2011.

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Aux marges des jardins vont nos pas de flambeurs, attachés aux dérives, incapables d'en sortir, ni de faire autrement que vivre au jour le jourEn deçà du désir d'harmoniser les rives on s'était engagé à n'en rien négliger et on affabulait.

Les brouillards descendaient sur une berge antique. On se laissait mener ailleurs, du bon côté, dans la vie qui va vite, on a dû s'emparer de l'authenticité ; c'est un label prisé des villes hyper-actives. On serait des followers, des winners des addicts, des lanternes affligées d'une comptabilité qui s'emballe comme tout le monde.

On a vu couler l'île, tous ses enchantements, ils avaient rétréci en même temps que nos ombres ne cessaient de grandir ; on devenait ubique, à caresser les cibles en voeu de réflection ; bercé de chapiteaux de nefs ou d'ogives, le reste à l'abandon cédait aux sons stridents ; on voulait ralentir, c'est une base l'abandon, elle a de quoi offrir. On baladait en songe des barques de bois tendre, elles pourrissent à présent.

On laisserait retourner au fouillis primitif, les fougères mordorées et les joncs odorants. On viserait l'avenir, une chance aux yeux du monde, aller au plus pressant, du prodigieux galop, trouver sa voie, courir, saisir la profusion. Ces histoires de brillants c'est comme une maladie, c'est là toujours happant le lieu d'où l'on partait, vise un point culminant. Il est doux cependant de se ressouvenir qu'on était muet, avant.

Le rivage oublié désarme l'impatience. On le réfute, on trime. La nuit on s'imagine qu'on est des escargots, perdus dans l'aquarium à capturer une île c'est comme une procession qui perdrait un temps mort à courir après qui court après d'autres temps. 

- Comment veux-tu savoir, à quoi il ressemblait, le rivage oublié, si tu l'as oublié ?

A demandé la fouine qui devait mettre à jour le plus petit secret de tous dans un grand livre. C'est une compilation de dits insignifiants, qui paraîtraient en ligne, enroberaient la mappemonde et plus tard, fort probable que dans la galaxie, les êtres des autres planètes, auraient de quoi nous comprendre.

On posait son grand pas, il semblait un grand pas pour les petites personnes qui courent à la remorque, qui courent après le vide du plus grand nombre de clicks, la fouine, rien à redire, elle fait son job de fouine en haut d'une pyramide, avec cette ambition d'aller vers le plus haut, et de plus en plus fort dans le plus haut des nombres jusqu'au plus haut sommet d'insignifiance humaine.

Ca dévorait notre île.

- Qu'est ce tu veux qu'on dise, et qu'on dira sûrement ? Quelle réponse absolue pourrait convenir aux autres ? Quelle expression piquer sur celles qui ricaneraient à nous voir une seconde submergés d'émotion ?

C'était un court instant, accélérant le temps. Sous le ciel, par ces vents à décorner nos bêtes, les liens s'effilochant on déplie des images, on n'en cherchait qu'une seule, où l'unicité manque, qui évoquerait vaguement les coloris de l'île. La vibration limpide du rivage oublié installe entre la loi de ces chiffres écrasants et le sens du décompte, un besoin de partir, tandis que nous traînons avec nos arrangements, sachant qu'il vient un temps, où le moindre arrangement devient insurmontable.

Il reste un demi-mot, accroché au soupir qui s'éprend de musique, un peu l'air anonyme comme une fausse confidence tire parfois d'embarras:

- Quel âge a ce regard quand il songe à l'enfance ?

- Où trouver le produit dérivé d'une substance qui tiendrait du secret de l'ancien équilibre ? 

- Comment veux-tu, tout seul, préserver la substance d'un secret, à présent que ton corps et ton âme, ils deviennent collectifs ?

Elle farfouillait, la fouine qui tutoyait tout le monde, c'est une force d'entreprise d'avoir l'air tous unis, sans souffrir de présences où tous dans le même bateau, on tient grâce au même vice: frénésie du nouveau. On court désespérant, l'esprit entre deux siècles en commerçant nos nerfs, nos fourbis, nos penchants.

Faut dire, vu du rivage, qu'on aurait toujours l'air de mendier quelque chose, mais ce n'est pas pour rester à ces airs de mendiants qu'on délaissait notre île. On avait une "étoffe" et les capacités pour glaner des idées, et même des idéaux, des charges industrielles de rêves et d'idéaux, à un rythme incroyable, on parle de légèreté sans même connaître le mot, on se ferait remarquer par l'opiniâtreté et cette idée naïve d'attirer l'attention, une charge industrielle de regards attentifs, on stockerait cet amas dans nos mains, dans nos bouches, et nos siphons de poulpes.

- Comment veux-tu le dire, qu'un secret reste à taire si t'en parles à tout l'monde ? C'est plus rien d'un secret, dès que tu prononces le mot, ça veut dire que ton secret tu brûles d'envie de le dire, et si tu la fermais on te le reprocherait, on serait persuadé, que tu caches quelque chose".

Nous, on ne dépendait pas de ces logiques abstruses qui nous fabriquent en kit toujours les mêmes symptômes, dès qu'on tente une critique il y a toujours un psychiatre du café du commerce, qui dénichera les maux, il colle à la hussarde des symptômes à trois balles, sur des bredins comme nous. On n'ouvre plus un seul champ, plus un mot sans en craindre toutes les indignations des hordes délicates ; quand semblant familier, on avait vu plus loin l’homme assis sur un banc, il restait silencieux, il protège son secret sur un autre rivage, le garde en équilibre, il ne désire qu'une vie, n'aime qu'une rive, se tient loin des collections d'images.

- Comment tu peux savoir si cet homme voit ta rive comme un monde oublié ? Est-ce que ça nous regarde ce qui le tient là-bas ? Et crois-tu qu'un spectacle a quelque chose à battre de ces genres d'esseulements ?...

- Allons, tais toi la fouine! ne presse plus de question, va courir et laisse vivre !

L'homme approuvait vaguement se sentait-il réduit ou peut-être alourdi par nos fausses présences ? Aussi sûr à présent, le regard près d'un pont et scrutant le rivage, est-il prêt à s'enfuir pour retourner marcher pieds-nus sous les nuages, coucher son corps verso sur les doux galets blancs, redevenir intact ? N'avait-il pas rêvé se vêtir de brouillards dans la mélancolie qui ouvrait au désir de tuer l'avenir ?

L'homme paraissait lucide pas moins exceptionnel que nous, ni plus malin, tendu dans sa pensée d'humain où les plaisirs se sont souillés de phrases, il ne porte plus sa peine à vouloir discourir, ni corriger les fautes, il n'a plus d'orthographe. Aucune de ses paroles n’innocenterait celui qui cherchait à nous dire, plus rien ne justifie notre temps de parole. Des méprises se glissaient encore à l'aveuglette, puis souvent ce train-train tournait à l'obsession.

On s'était retenu, perdu loin des échos éloigné des réponses rapides, claires et concises, le jeu ne valait plus, il y avait des sanctions. Ca ferme les horizons, l'intrusion compulsive franchit tous les obstacles. Le rivage noyait l'île, ce fût - au pire - un mieux. On n'aurait pas aimé voir notre île noire de monde.

- Qu'est-ce ça voulait dire pour qui désire défendre un rien où ces nuées propageront des images qui deviennent invisibles ou s'effacent entre mille ?

comme s’il fallait toujours en défendre quelque chose, d'une voix plus assurée qui se distingue des autres dans la vélocité à vous vendre des impasses et lentement admet qu'il vaudrait mieux s'enfouir au fond d'un trou de taupe.

Ces mondes en suspension que nous ne voyons jamais, en détruisent peut-être d'autres, pourtant se réfléchissent, ils oeuvrent à la préface d'une lente désaffection. Tout semblait encore libre ; quand l'écho se réduit revient criblé de trous, on se cache dans les trous en jetant sur les vitres les petits cailloux gris qui heurtent et qui enivrent c’est un mur de bon goût, il me pousse ou te tire, suivant le mouvement, il sème près des remblais nos trésors déglutis sur des paysages tristes.

Dans ces formes abstraites, toutes les phrases s'agglutinent forment des vaguelettes qui roulent en faux diamants dont les reflets miroitent valsant sur toutes les vagues qui te remuent la mer louée par des chamans sous les plus grands soleils. Ca ne te rappelle rien ?

Ton corps est comme un meuble qui voudrait demeurer pour toujours en vitrine, brillant d'une foi altruiste se démarque des autres et les porte à leur vide. L'homme est près du rivage, dans la plus belle paresse, il a soigné les joncs, dormi dans les fougères, il a choyé les barques. Son esprit ne tient plus qu'à l'air d'enfant stupide qui vit de ses paris, (stupides, évidemment), puis dépassant la ligne voulant aller plus vite, loupe le coche se détache du rythme qu'on lui vend, s'il avait disparu, nous on disparaîtrait, il n'y aurait plus personne pour adorer la rive mais dès qu'on l'aperçoit remonter souriant du plus grand précipice, on n'est plus seul enfin/ tu ne seras plus seul à peupler le rivage de ces grand poèmes-fleuves qui s'en vont, dérivant avant de s'en aller lentement vers la mer, loin des courants rapides, sur les simples cours d'eau des patelins, aux replis, dans les coins, près joncs, loin des murs abrasifs, il y aura des passeurs...

 

 




     

 

  

Photo : portrait du veilleur ou discret, souverain en ses rives, ami proche, anonyme, merci à lui...

 

 

 

Lac de Tranquillité, © Frb 2014.  

 

mardi, 28 janvier 2014

Winterlude # 2

Je sais qu'au Siam, en Birmanie, au Cambodge, le climat est doux en hiver.

HENRY MILLER par BRASSAÏ in "Henry Miller, rocher heureux", édition Gallimard, 1978.

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           "The Other Side" Yodelice 

 


Photos : Le plus doux mouvement de l'hiver, est un petit voyage au coeur du Nabirosina pour ceux qui ne trouveraient pas le royaume de Siam sur l'autre face ...


 

Là bas. © Frb 2014.

jeudi, 23 janvier 2014

Les jeudis verts

 Pendant ce temps, dans le petit bois de la rue du Cirque...

 

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- Vous ne me trouvez pas trop hardi, ma p'tite Julie ?

- Oh mais non ! pas du tout, msieur François, au contraire, je vous trouve très... euh... très, très... c'est... très... vraiment ! 

 

 

 

 

 

 

 

Photo: Interlude plus ou moins "romantique" ou la petite et la grande histoire revue et arrangée par Certains jours, qui en avait déjà subodoré les débuts ; je ne traduirai pas la suite, je compresse, et résume, n'êchempe uqe J.C vuso avati ajdé totu métron beni AVANT qeu le sab chortelcu de Corsel se marasse pinel de nopong et cratonne en suno ârclant caqueh manesie les donfs de pusellebo sle supl niquesi. (C'est de Rabelais).

Pour ceux qui ont loupé le début: la genèse (des genèses) doit vaguement se retrouver par ICI. Le roman-feuilleton est à suivre, peut-être, plus tard, sur le fil des saisons, en d'autres effeuillages comme on dit, à l'avenant...

 

 

Rue du Cirque © Frb 2014.

lundi, 20 janvier 2014

Une petite cantate un peu grise

Que de fois ce qui s'écrit : supplices, se lit : chant.

Serait-elle blessée à mort, la simplicité ?

OSSIP MANDELSTAM, extr. "Nouveaux poèmes" 1930-1934, éditions Allia, 2010.

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Nuages blancs scintillants, nuages vibrant de la vie simple, brumes de noir et de gris, nuages au vent devenu lourd, plein de créatures ondoyantes, qui rampent au dessous des pierres grises, nous sommes revenus de l'enfance et des lueurs éblouissantes complètement bredouilles. 

C'est là entre deux rives, une absence d'horizon, à ne plus rien tenter sans craindre que les jours familiers nous laissent muets, pris dans l'aimable piège, incapables de bouger ; corps et coeurs pétrifiés avec l'ombre au dessus de nos têtes, posant ses mains douces sur nos lèvres, et battant lourdement des paupières, à notre place.

 

 

 

  

Photo saisie au début de l'hiver :  À la base, un large bassin ; au dessus, cinq gueules de lions remplissent cinq vasques symbolisant les cinq arrondissements du Lyon d'une époque plus ancienne, au dessus cinq génies dus au ciseau du sculpteur Clauses représentent la Navigation, la Force (ou l'Industrie), le Commerce, l'Histoire et la Géographie. Toutefois, c'est surtout la statue d'une Dame, immense, de 3 mètres 85, qui retient l'attention du promeneur, oeuvre de Guillaume Bonnet, le sculpteur, dit-on, aurait pris son épouse pour modèle. Altière, la tête parée d'une couronne, elle est drapée dans une robe longue à la romaine en marbre de Carrare, elle fût installée en été 1867 et plus tard, en hiver, Certains jours lui broda quelque hommage, évoquant cette présence fascinante, sous le nom de la "Dame de la forêt Morand", oui, c'est bas à avouer, c'est bien de l'auto-publicité mais également, (surtout, je crois), une invitation au ressouvenir, visible ICI ou LA.

Cela aussi flou que le lointain nous paraît proche, cherchant des parallèles, un visiteur, s'égarant par ici ou par là, tracerait une ligne de fuite ou fredonnerait les notes d'un chant qui vient au paysage, pour qui, en un tout autre lieu, l'imaginerait, alors...

 

merci aux sources : Points d'Actu.

Place Maréchal Lyautey, Lyon VIèm © Frb 2014.

jeudi, 16 janvier 2014

La vie en rouge

Sous les ifs noirs qui les abritent, 

Les hiboux se tiennent rangés, 

Ainsi que des dieux étrangers, 

Dardant leur oeil rouge. Ils méditent.

 

CHARLES BAUDELAIREextr. LXVII; "Les Hiboux"in "Les fleurs du mal", éditions poésie Gallimard, 2005.

 

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Photos : L'oeil rond et rouge du hibou est partout, qui engendra synchro un assistant à notre image, ils mettent au pli une ville entière, preuve par un petit "monde" d'images ; bon, ce n'est pas la traversée de Paris avec un jambon mais tout aussi périlleuse, s'avère la traversée de Lyon à vélo (puisqu'on dit "à vélo" et non "en vélo"), par les rues de Loyasse à Cusset, avec mon hibou, (et l'autre avorton), embarqués sur le porte-bagage (hors champ), ce qui est un exploit, car sur mon antique engin pécho dans la succursale futuriste de l'Abbé Pierre d'un modèle un peu cross-vintage 1979 ap. JC, (pas la succursale !) le vélo, est dépouvu de porte-bagage, mais ce n'est pas bien grave puisque c'est là, précisément que ça devient de l'art, du Raid(e)-Art, moderne, à l'aise dans son époque, (quoique...) et, par cette tentative de dépassement des limites, je me suis amusée à placer mon hibou à l'oeil rouge (et son malicieux complice) dans différents endroits de la ville, pour voir si par hasard ...

enfin, bref, c'est de l'art contemporain sauvage dont moi même j'aurais peine à déchiffrer le concept, je vous laisse donc vous l'expliquer à ma place...

A noter que si vous souhaitez visiter des bouts de la ville plus en détail, il suffit d'appuyer bien fort sur chaque image, en attendant le nouvel an chinois, (bricolé selon l'horloge artisanale de certains jours), vous pouvez aussi remonter le temps à l'époque où nous vivions dans un univers enchanté d'une naïveté hélas corrompute, où les feux (donc les gens)  étaient multicolores, et la ville un terrain de jeux épatant.

De l'utile : pour qui n'a pas peur du rouge, (je vous la remets), et des rues chaotiques de nos cités géantes, je joins un petit nécessaire, convivial et bien fait, qui peut se consulter ICI avec les voeux et de multiples informations précieuses.

 

Lyon/ Villeurbanne vus par © Frb 2014. 

dimanche, 12 janvier 2014

Ombres et gares

Moi non plus, je ne me suis jamais senti au diapason de rien.

PATRICK MODIANO in "Accident Nocturne", éd. Gallimard, 2005.

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Je sortais d'une foule sous le grand panneau des départs, je cherchais une correspondance, j'y habitais encore des heures autant de fois que je quittais la ville, à cause des têtes, ces milliers de têtes qui cuisaient sous les lumières des galeries commerciales, par les passages souterrains, elles attendaient chaque jour la grosse rame pour lire le petit quotidien, des faits divers qui mastiquaient nos ombres à température idéale, ces corps glissaient en rangs s'éparpillaient alors, courant éperdus vers tant d'autres... 

Dans une gare je trouvais le courage nécessaire à cet instant où l'on hésite entre un point et un autre sans parvenir à décider d'une seule destination. J'étais entravée, je ne pouvais en confier le détail à quiconque ; je tirais comme tout le monde une valise à roulettes qui renfermait des univers par une fenêtre générique, un sac à dos rempli de pages électroniques du partage global de nos jours, entravé lui aussi, ce n'était pas une tour fortifiée où l'on pourrait rouler les mécaniques du foutra d'un génie s'y croyant au dessus des miasmes, mais une façon encore basique, d'aller chercher dehors, l'intégrité perdue. 

De plus en plus noyé en ce lieu et hors-lieu où ces allées-venues génèrent une image fixe par l'objectif invité à serrer en multiples séquences l'échappée provisoire, on se dore, anonyme, au plaisir de ne représenter rien qui ait une quelconque valeur pour quelqu'un, on aspire à demeurer ce passant, sans caractère particulier, ni désir à se distinguer d'un autre, dissemblable qu'on appelle "le semblable" et cela se dilue pour se perdre sur un quai A ou Z.

Au delà aucune case, pas d'idée ni point fixe, aucun contrôle, ni contraintes subjectives n'arrimeraient l'étranger en soi, qui porte les mêmes habits que toi, tire ainsi ma valise, se heurte aux poinçons et aux rails paraissant courir au même rythme, pour on ne sait quel besoin de s'effacer, sortir du bruit, se relier à des jours plus petits, plus réels, loin de toutes les saisies, de l'arbitraire, de la fureur du verbe et de cette profusion d'images, avec l'air de ne participer à aucune des petites et grandes choses qui confirment la qualité ou le défaut d'un être humain, face à un autre.

Nos rires pareils, nos amitiés fidèles ou sans suite et nos amours idem, allant en variations raffinées ou grossières, s'élaguant peut-être, se cherchent un ermitage, entre deux, comme partout chacun rêve, de captures singulières où se mêlent des impressions spacieuses par fins éclats, feux et flammes, dominés au final du sentiment prégnant de solitudes toutes incommensurables, confondues au semblant de la vie collective.

L'entité s'y mutile, prenant l'air des épanchements plus sociables, joue son rôle à merveille. Entrée à la mesure du monde, et de son gigantisme, cousue de mots abstraits, de l'inconstance de nous, de ces poignées de mains machinales, qui ne cessent jamais, où persistent ces panaches quand du bruit déployé, on désirerait s'enfuir, l'esprit toujours fidèle à ce qu'on voulait être, mieux que cette ombre grise à se singer soi-même, longeant les murs des bars graffés jouxtant deux entrées principales qui cachent les plus petites et mènent exactement au même point de vues du nom des villes défilant à leur rythme sous le grand panneau des départs. C'est un autre train de vie, sans promesse, on s'y lie abordant une contrée qui rétrécit les bases connues, et porte en équilibre l'acrobatique projet d'un instant où toutes choses en cours suspendues, portent un soulagement, par ce rétrécissement même.

On tente de s'alléger de la manière la plus simple possible, gêné, sans doute de ne plus savoir quoi offrir aux flux, sinon ses rythmes cisaillés de dialogues un peu sourds, des convictions sans intérêt, et ces intimités déportées à l'extime, qui peu à peu privent notre pensée d'un refuge - de ce qui s'élabore, toujours seul et lentement - de ce qui permet à l'intempestif de redevenir surprenant - cette perspective toujours ouverte, nous recueillerait peut-être - par une foi enfantine - sur l'instant d'une profonde joie. S'il fallait encore la décrire, cette joie se coincerait dans les flux, vite happée, au jeu tournant à plein régime, elle se transformerait en peine qui confond nos attraits dont l'avantage visible cache la page d'une partition où les sons discordants patiemment ionisés, se propagent sous une quantité de dommages qu'on ne remarque plus.

On se tient moyen à son jeu, la plupart du temps limité, on joue quoiqu'il advienne, et tout progressivement, demeure bientôt sérieux, encore insuffisant, ou bien ça partait d'un miracle du projet incertain qui s'achève en spectacle, voit ce clou de l'histoire: plus on le montre brillant moins on trouve de vigueur à bouger les lignes pour s'y déplacer, et tout ce qu'on a pensé, rêvé ou tenté, se fragmente peu à peu, c'est une intuition toujours vague de laisser aller l'être à sa figuration, la voir le plier violemment à toutes les influences, jusqu'au point où se produit le heurt: on confronte le présent contre un vestige d'hier qu'on croyait prometteur, où l'on devinait par avance, quel paradigme peut déjà s'éprouver à toutes formes de consciences du particulier s'ébauchant au coeur de la matière, avec son lot d'actions, d'obligations, toutes rendues aux questions (dont celle-ci entre mille que je pique, pour la minute de bain moussant) à Alexis de Toqueville :

Comment recréer les liens entre les êtres humains que la démocratie, par l'égalité des conditions, tend à détruire, sans contredire l'égalité ?

On craindrait pire désastre à vouloir observer des ballants qui semblent louer leur vie et les affinités, si nombreuses si cerclées, que cet ensemble finit par tout désassembler, à rendre l'être plus brutal, contre sa volonté, on se sait intriqué aux choses indésirables, pris par l'effort constant puis ensuite inconstant d'en sortir parce qu'il ne reste que l'inconstance forcée d'en sortir ou l'effort constant de se joindre à ces sons du dehors, en goûter la grâce follement, n'être plus attaché à ce qui dépossède d'une distance nécessaire, devenir par instant coquille vides'échapper du produit dérivé de soi-même, du bon goût, du mauvais, de ses estampilles culturelles, enfin se présenter sans style vocal précis, sans ce présent guettant d'être saisi par d'autres. Ce serait ça, partir.

On serait ces muets, flâneurs quittant là bas, les habits trop cintrés, affranchis des besognes, en ces jours ordinaires qui ne peuvent pas aimer ces drôles de points-relais encochés de titres à scandale, leur mouron supérieur qui défile en images nos histoires, et leurs exécutions, analyse nos comportements, par les formes d'affichages dévouées au jargon tout-puissant des voyeurs. L'imposante régression, venue jour après jour, nous jette un oeil ailleurs, et le corps approchant un parcours d'aiguillages on s'éprend du panneau des départs, jusqu'à l'heure plus concrète de s'y réserver un minuscule espace de voie repérable entre A et Z.

On échangerait volontiers une vie de paperasses, contre cette drôle de manière qui ne voudrait s'inscrire à aucune autre place, où partout de passage, on n'aurait plus idée d'être relié à quoique ce soit, ni se voir enrôlé d'attacher son esprit aux matières consommables d'essence spirituelle, on tiendrait un instant, l'intensité d'une trêve vouée à l'éphémère, qui préserve ou éloigne du risque éventuel d'accorder un trop grand intérêt aux ramifications des préciosités de soi-même. 

Ces voies et ces badauds indifférents qui paraissent être nés près des trains, nous surprennent l'air badin comme on suit le pas indécis des derniers voyageurs qui ont longtemps cherché leurs correspondances, on s'absente, avachi avec eux, sur un banc, le regard tourné vers le grand panneau ou scrutant des visages, chacun semblant chez lui, entièrement perdu dans cette vague, le corps près des affiches publicitaires ou serré entre lui et toi, ici, avec la foule là bas, qui se meut chez toi comme chez nous, quand on se prend de flemme, on se met à flotter, telles des ombres aquatiques pourvues des nageoires de l'ancêtre, et de têtes d'épingles amusantes portant des bonnets du Pérou sur des cheveux aplatis qui se collent contre des vitres sales. On fait signe la bas, de la main, à quelqu'un qui regarde, comme un point rétrécir. Pas d'adieu, pas de drame, on s'en va, c'est fini, ça commence. Le panneau des départs débaroule ses horaires en devenant plus petit rapproche des grands voyages imminents ou rêvés ; têtes en l'air, un bâillement, ouvrant mille paysages d'une étrange intériorité.

 

 

 

 

 

 

Photo : Intérieurs (de velours), des femmes rouges, des hommes bleus préfigurant l'instant d'après. A suivre, un autre jour, peut-être... :)

 

2mn d'arrêt entre deux : © Frb 2014

mercredi, 08 janvier 2014

Aller-simple à Coucouville-les-Nuées

- La longueur, je l'ai mesurée moi-même, est de cent stades.

- Par Poseidon ! c'est ce qui s'appelle grand. Et quels ouvriers ont bâti cette œuvre gigantesque ?

- Les oiseaux [...] dix mille cigognes façonnaient les briques, tandis que l'eau était portée en l'air par les pluviers et les autres oiseaux de rivière.

- Qui leur préparait le mortier ?

- Des hérons dans des auges.

ARISTOPHANE: dialogue du premier messager à Pisthétère, au sujet de l'architecture du château de Coucouville-les Nuées, texte plus ou moins extrait des "Oiseaux", traduit du grec par le Roitelet de Brandebale-Combaz, paru aux éditions Plons (dans l'aile) à des lustres de notre air ère.

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Dans cette baronnie, située à l'autre bout de l'univers (à supposer qu'on tienne entre ses doigts, l'univers par le bon bout), en ce chef-lieu du canton de Coucouville-Les-Nuées, il existe un château séparé des quartiers commerçants de la ville par un immense fossé rempli d'arthropodes et de sphaignes. Hier c'était un château bordé d'eaux limpides et la pierre douce de l'édifice paraissait si solide, qu'on disait même de Coucouville-Les nuées, qu'elle était l'imprenable citadelle. Les habitants grossiers (jamais vulgaires) de cette cité microscopique, en temps de guerre et périls, étaient assujettis au droit de guet et de garde. Du moins, c'est ce que mentionne un acte dont tout le monde parle, mais personne ici, ni autre part, n'a jamais lu ni vu cet acte.

Le château est agrémenté d'un petit lac que l'on vide une fois l'an, il appartient au Marquis et de l'autre côté il y a l'orangerie, où l'on donnait des bals en l'honneur des grands personnages, des rois des reines qui passaient lors de longs voyages, ils venaient se distraire ici, à Coucouville-les-Nuées. Il est écrit dans les archives, que François Ier en personne coucha avec la femme de chambre, Marguerite Pugeolles dans une aile du château, le 20 Janvier 1524, à 10H moins 10 exactement. Cette visite royale mémorable que le Marquis n'a peut-être pas connue est toutefois la plus grande fierté de son existence.

Dans l'aile opposée du château où il vit aujourd'hui loin des fastes, le Marquis nous reçut avec les égards de son rang, révèlant le sésame au garde qui sommeillait dans une guérite juste à côté du pont-levis, nous fûmes les rares peut-être les seuls, à pouvoir entrer au domaine privé du Marquis retiré des affaires et du commerce avec les hommes depuis plus de mil ans.

Nous entrâmes dans la pièce principale meublée de fauteuils en rotin et d'une table rudimentaire, où trônait un désordre d'un autre temps, François Ier était assis sobrement sous une croûte de gouache grasse, son chapeau dépassait un petit peu du cadre, il était entouré des ancêtres du Marquis et de ses descendants, précisons que le marquis nous invitait, ayant eu écho par cooptation hasard de nos recherches savantes, notre curiosité concernant l'acte de Coucouville-les-Nuées, l'intriguait et puis nous étions à ses yeux, des enfants du pays, il nous avait ainsi accordé la grâce d'une courte visite, une heure seulement ça suffirait à nous démontrer que cet acte existait, ça prouverait noir sur blanc que tout ce qui courait ici et là dans les esprits n'était pas une légende.

Ouvrant exprès pour nous un coffret fabuleux où reposait un livre rare relié de dorures à présent rongé du vert de gris, le Marquis déplaça l'énorme manuscrit dans un rais de lumière, il fallait manier les pages prudemment. Nous étions prêts à croire...

Il feuilletait une à une les pages, caressait avec soin la matière où résidait l'acte secret, cette preuve et divers témoignages datant de 1528, nous vîmes assez clairement la date, il nous sembla que le Marquis ne feuilletait à présent que le vide, et le reste sous nos yeux s'envolait il n'en restait qu'un petit tas qui ressemblait à s'y méprendre à un petit tas de cendre.

Elle volait dans la pièce, traçant des arabesques, puis des sortes de visages. Le Marquis peu soucieux de notre étonnement semblait même plaisanter en nous confiant qu'un soit-disant oiseau du genre engoulevent venait siffler chaque nuit sur les cendres afin de rendre la chose absolument réelle. S'il s'agissait de croire cette illusion de château, de Marquis, de roi, et moi-même je m'y serais fait prendre si François Ier en personne n'avait pas légèrement souri, posant un bref instant, son index sur sa tempe pour signifier que le Marquis était un peu gaga.

Nous redescendîmes en silence, saluant le garde emplumé qui sommeillait dans sa guérite tout près du pont levis, nous l'avons remercié de nous avoir permis d'entrer chez le marquis, du privilège, une heure durant d'une conversation avec lui.

Le garde nous fixa longtemps, comme si c'était la première fois qu'il croisait des êtres humains sur la terre comme si nous étions les objets d'une hallucination soudaine puis il émit un bruit, était-ce une voix humaine ? Il fallut tendre l'oreille à ce son d'outre tombe un chuchotement à peine qui nous glissa en bégayant que le Marquis était mort ce même jour il y a plus de mil ans d'une sorte de mal des ardents, emmenant avec lui une terrifiante énigme qui était enfermée dans un livre, personne n'avait rien vu, ça faisait jaser les gens sur la place, ce qu'on raconte d'histoires anime un peu les bancs, ça déplace les touristes à cause de cette légende qui fait le tour du monde et que très bizarrement nous ne connaissions pas.

Le garde poursuivit: puisqu'on n'avait rien retrouvé au château ni l'étrange manuscrit où était signé l'acte, ni même un seul tableau de cette lignée d'aristocrates, qui ornait la grande pièce apparemment, des tableaux de maîtres, volés par des malfrats,  supposait le marquis, quand il retrouvait ses esprits, ça ne durait pas longtemps, ça fournissait un tour de magie à l'histoire, du piquant à Coucouville-les-Nuées ; de cela ont besoin les gens si occupés par le travail et la peur d'en manquer, qu'ils ont vraiment besoin de croire à quelque chose de vrai, ou de se lier à ces affaires surnaturelles qui possèderont leur âme contre un contentement, mais il y a plus grave, et c'est un grand mystère: on n'a jamais retrouvé la dépouille du Marquis, ni ici, ni autre part.

Le garde jura sur la tête de sa mère qu'elle s'y trouvait pourtant, puis devant nos grands yeux hagards, il changea d'avis brusquement :

- non, elle n'y est plus, la dépouille a bien disparu, on a fait croire aux habitants que le marquis avait été inhumé dans le caveau de la petite chapelle au cimetière, la plus belle des chapelles de notre cimetière, on la voit de la gare et la messe d'enterrement fut préparée comme si le corps reposait normalement, une cérémonie donnée avec faste, on porta le cercueil de l'absent et nul ne sût que le corps du Marquis ne s'y trouvait pas, sauf les gardes et le petit personnel." 

De force pris dans cette confidence, l'homme dut trahir un peu ses amis en présence, lesquels craignant de perdre leur emploi jurèrent de préserver l'honneur et garder le silence, mais l'homme dans la guérite n'ayant pas de descendance trouvait opportun de nous parler, pour se libérer du secret, à force de toujours vouloir se taire cela pèse du moins, notre prétendue rencontre avec le Marquis l'avait tellement abasourdi, qu'il en perdait ses certitudes, et du coup ses moyens, à force d'être poussé à mentir, on finit par se convaincre soi-même qu'on ne dit que la vérité, alors, la vérité devient inconcevable, l'homme semblait ne plus s'inquiéter à savoir si le vrai était plus mauvais que le faux, en même temps qu'il paraissait ravi de retrouver chaque détail de cette histoire comme si s'en délestant, elle pouvait s'écrire ce jour même.

On ne retrouva jamais la trace de Monsieur le Marquis, ainsi il devint totalement improbable d'aller claironner que nous tenions un vrai scoop, à propos de notre entretien avec le Marquis, d'ailleurs, pas un être sur terre, ne sait ce qui se passe à Coucouville-les-Nuées, notre présomption, nous navrait, un scoop ? Ca intéresserait qui ? Le garde se faisait plus sévère, chacun ici savait du moins par les "on dit" que le marquis était parti, que son corps soit, ou ne soit pas, chaque notable fleurit tous les premiers de l'an, la chapelle avec les horribles glaïeuls qu'on appelle aussi fleurs de lune, elles servent aux mariages et aux enterrements, on les cueille aux jardins de l'orangerie, le petit peuple de Coucouville-les-Nuées adore ce genre d'évènements, nous on cherchait encore un petit fond de vérité, on y pensait, on s'offusquait:  

- enfin, monsieur, on a beau dire, vrai ou faux, concrètement, on ne peut pas aller se recueillir sur la tombe d'un défunt dont la dépouille s'est envolée, tout ce qui n'est pas visible, ou qui ne s'est pas un seul jour incarné, n'a jamais existé, ou bien il faudrait prendre un corps de n'importe quel mourant qui n'a plus de famille, lui faire porter les habits du marquis et l'emmener de nuit au caveau, il n'y aurait plus lourd à porter, le secret s'allégerait alors, en ajoutant les gommes, vous n'auriez rien trahi !"

L'homme paraissait meurtri :

- Diable ! n'est-il pas... ? allons ! soyez raisonnables, jeunes gens ! vous irez raconter cette histoire, pour égayer peut-être vos amis, ceux qui n'ont pas idée des moeurs de Coucouville-les Nuées, mais surtout pas ici, personne ne vous croirait !"

Nous gardions le silence. Moi je sais que j'ai rencontré le Marquis, je pourrais le raconter, le jurer sur ma vie, c'est vrai, rien de plus vrai, autant que j'ai vu le portrait de François 1er me faire un clin d'oeil, et soulever la gouache grasse même craquer le verni de ses mains, je pourrais le jurer aussi... Je me taisais, je voulais le jurer, bredouillais "sur ma vie!", cherchant quelque soutien dans le regard de mes amis, mes uniques témoins, camarades de longue date, je les surpris chacun l'index qui tournait sur leur tempe signifiant au gardien que je virais gaga.

Cette scène nous fût rapportée un peu plus tard par des habitants de la ville microscopique qui peu à peu formèrent autour de nous un cercle invisible à l'oeil nu, cela agrémente la légende, il parait que nous sommes restés des heures à Coucouville-les-Nuées, plantés devant une guérite en carton ornée d'une statue, mes amis raides comme des piquets, leurs doigts sur la tempe et moi cherchant à questionner encore le gardien, des heures à parler avec cette petite statuette haute de soixante cinq centimètres, à peine ; posée dans sa boite ouvragée comme une oeuvre. 

Et tandis que je tapais des pieds battant un peu la terre pour jurer que le gardien était vivant et le marquis aussi, que nous les avions vus tandis que les habitants pris d'un fou rire nous regardaient comme si nous étions sous l'emprise de quelques substances hallucinogènes, mais les rires se figèrent très vite, il y eut un cri, une clameur effrayante les habitants se sauvèrent, et je vis passer dans un mouvement la poussière, la même qui flottait près du livre le château le village les habitants, ça faisait une peinture épaisse comme une espèce de tache blanche ou de gouache un peu grise dans l'espace, ce gris dont certains disent qu'il est inavouable, je comprenais pourquoi, toutes les couleurs s'y fondent ainsi que le temps et la pluie, un doux nuage de cendre: nous étions morts ici 

 

 

 

 

Photo : à propos du fabuleux château de Coucouville-les-Nuées où les bains vaporeux en été sont très prisés par tout le golgotha gotha de la galaxie, l'endroit est aussi couru en hiver par les gens du hameau pour son tir aux moineaux, organisé par la bonne confrérie du chevalier au papegaud datant d'au moins mil ans avant l'annexion de Certains jours (c'est écrit), aux grandes vannes du village global, pour en finir (et/ou) pour en recommencer, je joins un conte ouvert à la saison des soldes (quoique... on n'est pas encore tout à fait rendu, juste à genoux comme tout le monde, à Coucouville-les-nouaiz' criblée de trous, et comme on est prudent vu que ça nous pend à l'aile, on se réserve une boîte d'allumettes pour brûler la campagne, lever le pont levis sans tambour ni trompette, et garderons l'appeau si par un hasard hasardeux (sic: le devin zosio) la vivraie vengeresse, nous achevait à force, où si nous perdions par mégarde la pantoufle d'hiver à travers les nuages, nous rôtisserons retisserons le nid, pas dans une tour d'ivoire, (rassurez-vous doulce Mirlitonne), encore moins contre un arbre... Là, avec tous ces si, y' a encore du mystère. Comme disait un ami de Bonnières à sa petite famille translucide en revenant de Coucouville-les-Neiges via Trifouillis-les-oies qu'il grimpait à vélo, je cite ce sportif formidable et radoterai longtemps, à chaque début Janvier son adage aussi épatant qu'un couteau suisse, utile pour affronter toutes les épreuves de l'existence, et recyclable, si l'on peut dire : 

 

 "Tant que c'est pas fait, c'est jamais sûr".

 

"Ec iqu em presmet ed pronticraser onecre, draponnez oim, ô secrulte te secrilect déroas, masi ej visa remtreet al mocérénie fecilolife eds oxevu ed l'na 1240 à platur, oquiqu'on tens beni là dajé ed totu ucrœ nu lépudre... misa li rapiât uql'i tuaf y llera tutot xuod, cra uiq av xuod av lino, prou l'ueher, zalel ua monsi ouyjex te trusout zeviv beni !" (Empedocle).

 

 

 

Coucouville-les-Nuées © Frb 2014.

samedi, 04 janvier 2014

Dans quel pays sommes nous, cher Pisthétère ?

C'est la maison Dedalu

U a se devise

Set cascun entrer,

Et tout issont detenu,

Car en nule guise

Ne pueent trouver

Ne assener

Par u l’entree fu  

RICHARD DE FOURNIVAL  

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On ne connait pas les traits des petits personnages.

Etaient-ils hommes ou femmes ? Qui s'inscrivaient déjà aux neiges de Février. 

Qui sont-ils ces gogos bardés d'un attirail ?

Ils vont à la montagne en rondeau de deux mille quatorze pieds, autant d'allers-venues ; ils ne sentent plus leurs corps, des ombres les menacent, nous les voyons dormir sur une simple natte. 

Leur ciel est passé vite de ce bleu myosotis aux nuanciers du gris. On retrouve une image révélant une fresque qui décrit des silhouettes penchées sur des points d'eau ; près des feux étouffés, l'homme rêve de s'asphyxier, s'émonder, disparaître. 

Il voulait reconstruire son refuge au soleil, il s'y laisserait griller, il courait feux et flammes, il peut s'enluminer sous une croix latine, dans la nef romane où l'on donne en spectacle des joutes féodales sur de faux destriers.

Dans la terre, sur les branches, il voit des formes rares comme celles des animaux de la première histoire, celle d'avant ces soleils qui se passaient de l'art, de ces grilles à nos portes où l'on croit deviner des mondes entre les lierres. 

Si loin de ces caveaux d'où l'homme sortait confus rêvant de courir nu après les amazones ou de se balancer aux branches des cocotiers une tête à l'envers enserrant dans ses griffes le crâne d'une guenon affublée d'un diadème.

Elle respire la langueur de nos rhododendrons et cette Annapurna qui tient de la violette. Il la portait aux dieux dans les plus beaux feuillages puis la perd aux dédales, c'est un prince médiéval, qui nous toise ou nous garde, soulève la petite caille, la sert aux champignons avec de la moutarde qu'on étale au couteau sur un pain de campagne. 

Quelqu'un a croisé l'homme, croyant le reconnaître, l'avait vu épouiller sa femelle dans un zoo, un autre a prétendu qu'on l'envoyait à Loué chaque mardi à la foire vendre quelques pintades à cent sous arrondis pour les pauvres. 

Dans le simple fouillis des champs qu'on ratiboise, d'autres avaient dû parler de ces îles bariolées, de mangues et de grenades comme les sorbets de fruits qu'on revendait partout. 

Quel remou par l'emphase nous rend si malléables ! toujours nous donnerait de quoi nous divertir des fantasmagories de nos plumiers bavards gobés d'un noir liquide tirant à la hussarde le barda du chameau.

On venait nous chercher vêtus de ces manteaux grossièrement découpés dans du papier buvard. Quel gâchis que ces fards ! qui s'enfuient déjoués n'infusent pas les coeurs pris comme des étourneaux.

La neige vient par mégarde, un vieil enfant s'attarde, contemple le rocher il tourne en rond autour, levant l'index il cherche à remuer l'espace, pour connaître dans quel sens le vent vient à souffler. 

C'est un roi contre un autre qui lèvera le voile, barbouillait sa figure, crissant l'ongle sous la craie, il évoque une roseraie qui se laissa tenter par les hellébores noirs, et ils en redemandent, mais rien de l'apparence ne fût aussi grimés que l'homme et sa femelle, avant qu'ils n'eussent compté jusqu'à deux mil quatorze, qui tourna sur un pied pris au jeu où s'attardent de lentes caravanes, le chien à leur passage, n'avait rien remarqué.

Ici, c'est un instant où les âmes opiniâtres voudraient s'y montrer sages, elles règnent en ministères, nous mettraient en bocal pour un épi de blé, tel on doute on va boire aux tavernes chez les gueux de la liqueur d'armoise (dont les teintes agréables rappellent vaguement l'absinthe, mais celles-ci crachent un fleuve), c'est l'or du pyromane, il la buvait cul sec par ennui, comme nous autres.

Quand le monde se figea mû à l'état sauvage remué des sarcasmes à s'y croire irréel, traînant à l'évasif sur le flanc d'un caillou haut comme une montagne déjà dans l'avalanche, on cherche un bon secours, par la chaleur humaine experte en sauts de biches qui se déhanchent au parc d'une ville impériale, on aurait cru une île entourée d'un abîme, on ne pouvait rien entendre des fracas alentour. 

On trouve plus grand danger en fleuretant des volières sur un trou de mémoire, au seuil où l'ermitage se multiplie parfois et divise de même. L'homme cacherait qu'il chasse à mater ces roulis. Fait une pointe de compas d'un bout de ses savates, il trace le diamètre d'une planète qui l'absorbe en son centre aussitôt le promène jusqu'à ce qu'il n'en trouve plus un hectare respirable, rien d'une ligne courbe qui ne soit pas brisé, ensuite c'est un dédale, on le suit préposé, juste où l'on savait d'avance, qu'il n'y aurait plus grand chose à contempler au ciel, qu'un beau drap de lin sale qui bat sur un nuage, on ne sait l'arrêter.

On ouvre une rengaine, on dit qu'il va pleuvoir, mais qu'il conviendrait mieux que tous les champs s'enneigent, qu'Arcade et Saint Hilaire gèleront les bruyères. L'homme ressent la croisée des chemins nécessaire mais elle est si couverte de gelures à présent qu'il n'a pas vu le vent faner le perce-neige

Ce fût un court sommeil un peu d'une tristesse comme on en voit souvent. On ressent le dépit des mots qui s'agglutinent traversent les cervelles ; les plus vides n'y conçoivent que leur propre malaise, les plus exubérantes ont vu le Saint-Esprit qui s'incarnait pour elles. 

Ce serait, un sentier, des épaves à travers y traceraient la vie avec les spécimens, on imagine déjà le premier petit d'homme qui au lieu de parler écouterait crépiter le brouan du village, il s'en irait rythmer l'amour des trouveresses, l'embellir à charmer les badauds d'à côté.

La fille est apparue, c'était la belle Doette qui descend l'escalier, ouïssant la chalémie, elle ne croit pas au mal qui se dit en musique, un bourdon sur les yeux, elle croise l'homme à la foire, qui riait au milieu des pintades égorgées, elle pensait qu'elle trottait au coeur d'un mauvais rêve avec l'homme endeuillé tout à son cimetière.

Un dieu berçait les anges comme au tout premier monde, personne n'eût cette idée d'huiler sa mécanique contre l'abrutissement où d'autres étaient tombés, le nerf qui d'imprudence parfois nous relayait avait dû s'enliser dans l'oubli, nous aussi on faisait comme à Loué.

Des jours en ces manèges, d'hommes abordant la nuit sans qu'aucun compagnon par les villes, sur les places si peu avoisinantes ne s'occupe plus déjà de venir aux nouvelles.

L'homme avait vécu là, par cette indifférence. Quand il revint nous voir nous étions moins vivants, moins nombreux, plus terreux comme ces statues de plâtre qui souriaient heureuses sur leurs socles sévères, on les aimait, muettes, si patiemment brisées par une longue attente, elle tortillaient des laines. 

L'homme allait s'exiler sans un bruit n'endurant plus les cris de victoire en son propre pays, il se mit à railler bombardes et chevrettes et pria qu'on n'aille point lui chanter des poèmes avec la chalémie. 

Le diable est dans les têtes. Quand ses forces contraires le tiraient d'un côté ou d'un autre, l'homme partait, il restait, il revenait, gêné de ne pas avoir pris à coeur ces prières qu'on lui souffle à l'oreille, l'oreille est son outil, et si prêt de crisper le son sur une affaire qui n'était pas méchante, on suggéra à l'homme de s'en venir semer les ors des chrysanthèmes sur nos champs de bleuets. Il le fit à son prix. Puis ce fût la jachère.

Qu'importe la saison, tous les jeux à la fin mûrissaient des fadaises, quand furent désenchantées les rives hospitalières, la fille mal fagotée semblait toujours chanter ses amours d'Orcival, accroupie dans la neige, sur le foin de la bête, près d'un vétérinaire qui fouillait ses entrailles et le sang qui pissait n'affolait plus le ciel.

Tout devenait normal. La bête était immonde. Devant l'homme secoué de sanglots, s'affairaient quelques dames, accourues au galop, pour consoler les mâles avec leurs gros ballons et des mains fabriquées à lustrer des pétrins, l'homme s'en irait demain, un panier de pintades sous le bras, à la foire où l'on vend des mensonges du matin jusqu'au soir. Quand reviendrait le soir, sur nos bois en copeaux, il tomberait des hallebardes.  

On n'y penserait plus, on allait, on venait, enfin, on fit les morts pour se sauver d'ici, comme on croise à la gare ceux qui courent à la vie. On s'est remis aux phrases, des phrases rudes et légères qui nous grimpent au dessus. 

On cherche dans les champs les formes du trèfle rare. On voudrait le cueillir. On a vu, le gri-gri du plus grand enchanteur pris dans les rayonnages du produit pittoresque, on acceptait l'obole au prix phénoménal qu'on nous faisait d'un grain de blé broyé menu, on en croquait le dimanche, à défaut de brioche, il fallait remercier le coeur des bienfaiteurs, ne pas trop jacasser qu'on le digérait mal ce petit grain jeté autrefois aux bossus, aux boiteux, ou aux nains, si la petite hirondelle ne l'avait pas volé, quand ce n'était pas elle, c'est l'alouette qu'on plumait.

On a vu l'archiprêtre saupoudrant finement d'acide la bonne étoile qui se changea, mauvaise. Ce n'est pas un remède que les bêtes minuscules sacrées par nos bons dieux nous révèlent un royaume par les arts de la fugue qui s'étalait en fresque de démons-chimpanzés, d'anges mutiques retombés par mégarde contre un mur.

Ils criaient innocence, ils n'avaient embrassé qu'une statue de plâtre trônant au fond d'un cloître, ils voulaient la sauver ou la montrer au dieux, ils avaient insisté, c'était l'unique mal, ils tournaient autour d'elle croyant voir se former des syllabes sur ses lèvres, la statue souriait, depuis mille ans peut-être, personne n'avait frôlé sa bouche, sauf les mouches ou les anges et voilà qu'ils perdaient subitement la parole. 

Ils ont dû regretter comme nous l'éternité qui ne prolonge en rien les actions désirables, vidait notre mémoire écrivant à la marge sur des fossés poreux hissait des cathédrales où les prières tournaient en virelai puis en peines qu'on recycle en papiers.  

Ces pages furent barbouillées du noir de ce plumier à nos mondes essentiels comme l'huile de pédalier sur Rossinante Ruissel (c'est le nom d'une coureuse cycliste médiévale), elle salue du mollet les buveurs de ginseng (et buveuses :) qui trinquaient. elle espérait un jour revoir l'aventurier, un genre doux maréchal qui roule sa mécanique en tricot balinais.

Quand la lumière revient, sur la rive oubliée, sûr que chacun n'y voit rien qu'une dégringolade, ne pouvant tout saisir on affichait nos rages aux horloges d'un clocher, on tournait les aiguilles à la main, comme c'était laborieux, pour se donner du mou on secouait nos pieds suivant le "Sing sing sing". Nul ne pût distinguer le tambour ou le coeur du genre des créatures, qui ne jouaient de rien, léchaient les devantures et prirent d'un air bravasse la chose très au sérieux.

Le matin nous recueille, flottant sur des barquettes, avec l'homme toujours seul et des types près du zinc, des gars de la marine en grosses têtes d'épingle flairant la sphère de Dieu, des mains comme des palettes tripotent la barre à mine. Ils boivent jusqu'à l'ivresse dès le petit matin ou ils causent avec nous à nous rendre plus informes peu à peu on s'abaisse à échanger des nèfles, on joue au jass couinché contre du marasquin

A ce coût insensé qui n'exalterait pas le coeur des mélomanes arrivés pour rythmer le temps sur un clavecin, où rien ne se tempère, il faut encore s'y perdre. Passera, passera pas ? Encore un jour pour rien.

Au pire, on est moyen à s'en virer dehors plutôt que d'approcher ces palais où les chants de merles vont caporaux nous chier un répertoire limité à des cris pinaillant ou gloussant, c'est dans la rue, parfois, qui nous prend en tenaille, avec nos oreilles d'âne qu'on court de l'idéal aux sons précipités dont l'oiseleur disait qu'ils masquaient de l'angoisse, et pourtant, et pourtant...

La trouveresse cachée sous sa couette paysanne sort de sa solitude et se met à clamer debout sur un bidon (avec la voix de Simone de Bardot ou de Brigitte Beauvoir)

- "Ouh ben ! Faudrait beau voir (c'est pas malin, je sais) par le grand Fournival qu'est pas mon gigolo, mieux vaut être une renarde ou la rougette vilaine qui intrigue les moineaux avec ses dents fragiles, des ailes tellement spectrales qu'on dirait des vampires allés au carnaval  en parcourant un point lequel d'ici bientôt marquera des années jusqu'à faire deux mil quatorze fois le tour du même pied roulant dans le même foin qui se trouve là, chez moi, ou chez eux, enfin bon, chez tous les cornichons qui ne savent toujours pas voir plus loin que leur tarin".

Pour nous c'est juste un point là, dans une île très loin, d'où l'on devait partir toujours de l'origine rêvant d'atteindre un but au pays enfantin, où les corps sont d'écume gonflés de berlingots. On gardait des images à se ressouvenir quand tout serait passé pour s'extraire des ressorts d'un pays où les morts font la pluie et le crachin, le ciel sur une truelle, notre chaleur humaine semble une crasse tiède. 

On pourrait l'enrichir des trésors que convoitent les nouveaux followers qui prennent la place du mort dans les décapotables où flottent les hémisphères et la blondeur des blés s'étoffera d'une barrette sertie d'un rubis vert.

L'oeil du dragon clignait sur l'empire du soleil, il vient sur tes genoux, l'homme prend de la bouteille, sa guenon débarquée, de ces rades, en nuisette, de cent pas s'enfonçait dans ses mondes intérieurs.

Deux mille pas balayés, feraient une épopée de quatorze avec l'ombre héroïque d'une armée et ces coeurs en voiliers c'est toute l'humanité qui s'égare dans une bulle et danse la tarentelle, ce vacarme vient chez nous, s'y croyant informé sur les zoos, les igloos, et le lycalopex, il fouillera dans nos fiches, corrigera le cahier qui porte la méprise comme si tout était vrai.

L'homme grisé, follement s'entichait de lui-même, ne sait plus à présent, quelle saison est la sienne. On a vu le printemps, l'été, l'automne, l'hiver et les quarts de saisons, tourner des béchamels autour d'une soupière avec tout ce vermicelle qui dépasse de l'assiette, il pleut des alphabets.

La fée prise dans sa traine regarde des cervelas flotter sur la rivière, par des foules en pique-nique, la clepsydre accélère le tempo pour un bouc tapi sous les loquets, d'un beau bleu électrique qui imite à moitié le pays où l'on dort quand on sait par avance qu'on n'arrivera jamais, ce qui est peu de chose ; quand on n'a pas d'idées on vit sur le côté comme des singes qui se sapent ou se pendent aux voilures, à peine à la lisière on s'y fond docilement et tous les points mouvants nourrissent une mémoire constellée de gourmets roulant leur aligot dans nos ronds de serviette d'où l'avenir a eu lieu, où le passé lira le présent dans tes yeux, il chuchote à voix basse des petits poèmes creux consacrés aux cinq sens, aux licornes, aux belles lettres, et à la grande musique.

 

  

 

 

 

 

Photo : Olga ma vache aux pieds d'ânon, posant dans devant mon le plus simple appareil, droite dans ses bottes fourrées (maison) ou ses sandales (vintage), c'est tout comme vous voulez, et les voeux pour après... (ô maudite procrastination ! Vade Retro ! grand mal !), tout ira comme hier, je remets à demain, les bonnes résolutions :)

 

"Sem pesalt sexuse upor el tredar § sle clesiens lhaes, drapon, drapon, eorcen cemir à ovus, sem nages...", (c'est de Dante)

 

  

A l'oclens des véchas : © Frb 2014