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dimanche, 04 octobre 2009

Et vogue !

"Le vrai courage ne se laisse jamais abattre."

FENELON

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Le pigeon "petit voyageur" est venu tranquillement faire la conversation à Monsieur JACQUARD, tous deux puissamment privés de leurs privilèges Croix-Roussiens, broyés par le roulis un peu fou de la vogue ("aux marrons"), plus fourbie en machineries funky qu'en cornets de marrons.

L'Auguste a son ange sur sa tête, ainsi il ne risque plus rien, (croit-on). Les deux ne peuvent plus vraiment s'en aller. Sinon il manquerait aux fervents du plateau, quelque félicité...

Le pigeon "petit voyageur", n'allant jamais bien au dessus du nez de l'inventeur, envisage toujours son Octobre en ascension de tête savante. Cette tête est aussi son royaume, du moins tant que dureront les festivités.

Jamais un élan d'albatros. Pas même un penchant migrateur comme l'outarde ou la bernache, qui forment en automne des grands V dans le ciel... Balbuzard pêcheur, milan noir, faucon hobereau, cigogne blanche, pluvier guignard, chevalier stagnatile, sternes pierregarin, autant de migrateurs au long cours que le pigeon "petit voyageur" n'arriverait pas à suivre. Et l'autre ! l'oiseau vogueur animal agité, cet odieux spoliateur qui ne cesse de criarder sur sa piste remuée : "Allez tout le monde s'amuse ! c'est la fête ! amusez vous ! allez ! allez ! "

Quant à JACQUARD l'austère, (dit "bienfaiteur des ouvriers lyonnais"), comme chaque année pendant la vogue, il ronge son frein, dans sa vieille redingote râpée, avec ce con de "petit voyageur ",  tout gris plombé, qui fera désespérément, pendant un mois, le pied de grue sur sa tête. Tous deux exilés de la bonne place. Relégués comme au purgatoire d'une brocante. Figures anachroniques telles qu'on en voit parfois dans les dessins de Sempé. Pour une vogue dite de tradition, c'est presque un comble.

Près de moi, dans la foule, un enfant, contemple une enseigne exhibant son monstre globuleux vaguement crapaud-cyclope. L'enfant lève la tête, montre du doigt "là haut", et tire brutalement sa mère par la manche, lui glissant la bonne question :

- "Dis, Maman c'est qui ce vilain bonhomme avec un aigle sur la tête ?"

- "Euh ben... J'sais pas ! c'est la statue de Louis XIV, je crois..."

Et vogue ... !

Ceux qui suivent la tradition trouveront les horaires de la vogue aux marrons de Lyon : ICI

Photo : L'auguste JACQUARD en disgrâce, (L'Auguste je l'ai écrit mille fois, ici, ne s'appelle pas Auguste, mais Joseph-Marie, né à Lyon en 1752, mort à Oullins 1834. Il inventa le métier à tisser semi automatique). Ici pris dans le tohut bohu de la vogue, accompagné de son vieux copain, un pigeon complètement idiot qui s'installe là, comme chaque année, au moment de la vogue. Allez savoir pourquoi ? Vu à Lyon, place de la Croix-Rousse. Octobre 2009. © Frb.

vendredi, 02 octobre 2009

Un hémisphère dans une chevelure

"Laisse moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

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Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes les nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur. Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs de longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure, je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs."

Charles BAUDELAIRE (1821-1867)"Un hémisphère dans une chevelure", (posthume, 1869).. Extr. "Petits poèmes en prose- le spleen de Paris" Editions, poésie Gallimard, 1973.

 

A.S. Dragon : "Un hémisphère dans une chevelure", (lyrics, C. Baudelaire)
podcast

 

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Depuis quelques jours déjà, ce poème de Charles BAUDELAIRE, me hante et s'impose comme une ritournelle. Puisant (sans épuiser), sa musique indolente dans les parfums extrêmes d'une forêt apprivoisée, dite Parc de la Tête d'or.

Ici, l'automne, à peine existe, muselé par la persistance d'un été indien désolant. En cette ville où chaque soirée braille, où chaque fête ressemble à la mise à mort de la moindre rêverie possible. L'automne pourtant, consent à entrer par cette faille, une brise entre les nuages conviant des feuilles à demi-mortes, à descendre parmi les humains.

Un pur condensé d'aromates, au souvenir, nous vient. Près des bancs qui bordent le lac, sous les ombres d'arbres centenaires, devant les facéties d'un cygne, ou la dernière barque. Des images d'étreintes révélées. Un espoir de débauche peut-être ? Au sentier du lac ou ailleurs, sur une place à flonflons où tourne un impuissant manège, l'amante d'autrefois contemple le visage d'un vieil amant devenu chauve, riant du rire heureux de l'homme dévidant sa mémoire.

Plus loin, le quidam de la vogue, finit à la taverne, l'oeil plongé dans les mousses molles, quand la ville s'emporte. Plus près, dans l'herbe on s'embaumerait au sacre de ces heures, à convoler sous l'incendie. Doucement on plongerait les mains dans ce décor, puissant d'une fragilité. Des fragrances boisées épouseraient l'humidité, une effusion de tubéreuses, allumeraient cette mèche...

Photo 1 : Premières rousseurs automnales prises en hauteurs à deux pas de la place Liautey qui longe un peu les quais mènant aux universités ou au Parc de la Tête d'Or, selon...

Photo 2 :  Le Parc de la Tête d'Or, (cheveux bruns à reflets auburns sur un crépuscule bleu rosé), qui déploie chaque jour au coucher du soleil, en plus des ombres folles, d'éprouvantes odeurs de lianes et de terre remuée. Vu au dessus de l'enclos des biches. Lyon. Octobre 2009. © Frb.

jeudi, 01 octobre 2009

Prélude à l'après midi d'une fauve

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Madame Octobre sillonne la ville portant le mois à l'apogée de ses couleurs : coiffe orangée, veste ceinturée ocre, chaussures châtaigne parcourant le sol de lune qui longe la place Liautey, territoire ordinairement (ou extraordinairement) réservé à la Dame de pierre, qui boude, (un brin Junon, statue jalouse ? ) et redoute peut-être, que cette nouvelle beauté  (Madame Octobre, dans ses habits de fête) ne lui ravisse la vedette. Hautaine Dame de Pierre, au vilain caractère, plus blanche que le poète qui vint à sa rencontre et termina sa vie enseveli dans sa forêt... Tandis que le mois roule ses ombres et ses rousses, plus loin mais de l'autre côté, un écureuil, animal splendide, déguste sa noisette au sommet d'un grand hêtre.

Plus tard vers midi trente, Madame Octobre a traversé le pont Morand et j'ai suivi son pas jusqu'à la rue de Sèze, où devant la vitrine d'une pâtisserie-confiserie, Madame Octobre a regardé des flans au caramel, et les meringue roses floconneuses comme neige... Elle est rentrée dans la boutique, a un peu hésité et puis elle est ressortie. Devinez ce qu'elle a pris ? Un flan au caramel pardi ! moelleux comme les feuillages qui caressaient la lune, un flan au caramel assorti à l'habit. Ensuite, Madame Octobre s'est engouffrée dans une allée, je l'ai perdue de vue. Mais depuis que je sais, j'ai planté mon tipie rue de Sèze, et très assidûment je guette la sortie, (s'il est possible de rêver), de cette merveille d'homme : Monsieur Octobre... (Dont la légende raconte qu'il est repérable à sa puissante chevelure poil de carotte et à ses yeux noisette... )

"Ah ! Que le temps vienne !" ...

Photo : Allégorie d'Octobre, ou la femme faite saison (et réciproquement), vue au sortir du Pont Morand, et filée discrètement le long de la place Liautey, jusqu'à la rue de Sèze. Belle augure du premier jour d'Octobre. Le Gnomon de la Bacchante ne marquant toujours pas la date exacte, on attend. J'ose espérer, (toutefois) que ce petit retard sur les jours saura paresseusement rajeunir son lecteur (et sa lectrice) et les harmoniser au premier jour d'un temps qui s'éternisera sans doute encore un peu, à volonté. Lyon, rive gauche. Premier jour d'Octobre 2009. © Frb

mercredi, 30 septembre 2009

Impossible - possible

Jamais
Quand bien même lancé dans des circonstances
éternelles
du fond d'un naufrage ...

STEPHANE MALLARME : extr. "Un coup de dés"...

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Connaissez vous DIODORE CRONOS (ou Kronos) ? philosophe à peu près contemporain d'ARISTOTE, de l'école mégarique, celui là même qui nia l'existence d'un possible qui ne se réaliserait pas, et fit observer "qu'un possible qui ne deviendrait jamais réel serait contradictoirement impossible." DIODORE CRONOS se situe dans la tradition éléate et cherche comme ZENON (d'Elée) à nier dialectiquement l'existence du mouvement. En effet, si on admet l'existence d'atomes (indivisibles), ces atomes se trouveront en des lieux mêmes indivisibles et ne pourront se mouvoir ni dans le lieu où ils se trouvent (puisqu'ils le remplissent), ni dans un lieu différent (puisqu'ils n'y seront pas encore. Il n'y a donc pas de mouvement mais une mutation. Ou succession d'instantanés. Le même refus de la notion de virtualité ou de possibilité se retrouve dans un autre argument tout aussi fameux élaboré par DIODORE CRONOS qu'on appelle "argument du dominateur" : cette aporie veut prouver qu'il n'y a que du nécessaire ou de l'impossible, et elle fût en son temps approuvée par les anciens. A leurs yeux elle démontrait l'incompatibilité de plusieurs principes dont on s'accorde à trouver la présence dans les conditions d'un acte libre et que le "bon sens "est spontanément porté à tenir pour "vrais". Grosso modo en voici les 3 + 1 principes :

1) Le passé étant irrévocable, seul un événement futur peut être possible.
2) Un impossible ne peut pas être la conséquence logique d’un possible.
3) Il y a un possible dont la réalisation n’a jamais lieu, ni dans le présent, ni dans le futur.
4) Ce qui est, est nécessairement pendant qu’il est.

En réponse à cette question qui est celle de la nécessité ou de la contingence, les philosophes antiques ont donc élaboré plusieurs solutions mutuellement exclusives en procédant comme on fait en mathématique lorsqu'il s'agit d'accommoder un système d'axiomes démontrés incohérents. ils ont sacrifié l'un d'eux pour montrer ce qui leur paraissait imperturbable.

Il faut bien admettre que ce domaine est aride parce qu'il est celui de l'abstraction pure. Or si ces quatre principes lus séparément ne poseront pas le moindre problème à son lecteur, DIODORE, en parfait coupeur de cheveux en quatre des 3 + 1 principes, démontrera encore que ceux ci ne sont en réalité pas compatibles entre eux, leurs conséquences se détruisant les unes les autres. Donc pour sauver la cohérence de l'énoncé, il faudra renoncer à un de ces principes, au choix. Et là, où la démo de philo deviendra amusante c'est qu'une fois qu'on aura rejeté l'un des principes, on aboutira à des systèmes compétement différents. Certains de ces systèmes, il en est, dont ceux des Stoïciens, qui reviennent à affirmer une sorte de nécessitarisme universel dans lequel la contingence n'aurait plus aucune place ; entendez par contingence, la liberté humaine au sens usuel du terme. Dans d'autres solutions (celle d'ARISTOTE, d'EPICURE ou celle des sceptiques grecs), cette notion de contingence, de liberté humaine est réintroduite mais au prix du sacrifice d'évidentes règles logiques. Résultat des cogitations, d'un côté comme de l'autre, la pensée humaine est invitée à découvrir sa finitude.

Pour ceux qui seraient très curieux de n'en pas rester à la version édulcorée de "certains jours", il y a un livre d'où sont tirées ces minces notes, que je conseille à ceux qui ont assez de temps pour s'y pencher (l'écriture en est limpide mais la lecture un peu difficile) ; il s'agit de "Nécessité et contingence" de Jules VUILLEMIN paru aux éditions de Minuit en 1984. Et pour corser un peu l'affaire, nous finirons par des questions (un peu à la manière du koan zen, mais sans la position zazen, plutôt dans une posture pseudo-néogrecque (???), c'est à dire la tête haute mais dans les mains (???), après quoi il sera écrit que la colline ouvrira sa vogue aux marrons, où nous irons oublier tout cela, en sucrant goulûment les fraises dans la barbe à papa).

Mais avant la récréation, révisitons une dernière fois "l'argument du dominateur", le passé est irrévocable affirme-t-il, or, parmi les évènements passés, on peut se demander quelle considération particulière porter sur l'inattendu lorqu'il est advenu ? s'agissait-t-il d'un possible mal déterminé avant qu'il n'arrive (manque de jugement, de connaissance ?)  ou bien d'un évènement impossible à prévoir qui n'avait aucun statut modal lié à la possibilité ? réponse au cas par cas sans doute, je vous laisse méditer tout ça, au frais. Certes, nous avons généralement tendance à estimer les évènements passés comme nécessaires, s'ils sont advenus n'est il pas qu'ils devaient nécessairement advenir ? Question. Seul peut-être notre manque de lucidité pourrait expliquer que nous n'aurions pas saisi, à ce moment là, la nécessité de telle ou telle occurrence évènementielle lorsqu'elle est survenue... Bref et puisque il ne s'agit que de jouer, lançons encore un dé. Si celui-ci marque le six, le coup ne cesse pas d'avoir été aléatoire. La proposition qui affirmerait que notre six sorti au dé est nécessaire ne serait pas tout à fait juste, mais l'évènement semblerait bien irrévocable. Et pourtant rien n'indique que ce même évènement ait été contingent. Imaginez mainenant, que ce dé se mette à rouler sous la table : Comment prouver qu'un tel imprévu aurait pu ne pas arriver ?

Sur ce je tire ma révérence, le dernier Jean-louis MURAT est sorti depuis quelques jours, c'est évidemment une pure merveille, qui a pour titre "Le cours ordinaire des choses", (Ah ! ah ! quelle ironie !). Adieu Diodore ! Bonjour Jean Louis. "Falling in love again".

Tout le reste étant littérature...

Photo : Autre question sous les pas, doublée d'un pochoir lumineux, arrachée dans la marche, en remontant la colline du côté de la rue de Flesselles. Pas très loin de l'immeuble aux 365 fenêtres, dont pas une, a dit DIODORE n'a été posée par hasard. Vue à Lyon par une nuit ordinaire de Septembre 2009. © Frb.

lundi, 28 septembre 2009

Le moindre possible

"Le moindre possible pour se réaliser demanderait quelque temps. Mais ce temps qu'il faudrait pour la réalité s'abrège tant qu'à la fin tout s'émiette en poussières d'instants. Les possibles deviennent bien de plus en plus intenses mais sans cesser d'être, sans devenir du réel, où il n'y a en effet d'intensité que s'il y a passage du possible au réel. A peine l'instant révèle-t-il un possible, qu'il en surgit un autre, finalement ces fantasmagories défilent si vite que tout nous semble possible, et nous touchons alors à cet instant extrême du moi, où lui même n'est plus qu'un mirage"

SOREN KIERKEGAARD : "Traité du désespoir". Editions Gallimard 2006.

sol diamant.JPGAprès une période de déréglements qui par la suite, devait nourrir de  remords sa profonde nature mélancolique, après s'être senti frôlé par la folie, S. KIERKEGAARD se donna pour mission de fondre en une harmonie personnelle les élans contradictoires de son être : insouciance et gravité, frivolité et mélancolie. Ce travail intérieur fît de lui un solitaire. Il se sentait isolé, mal compris. Il rompît même ses fiançailles avec une jeune fille enjouée, d'humeur gaie parce qu'il ne se sentait pas capable d'exercer une fonction quelconque dans la vie. Le contraste était à ses yeux trop violent entre l'aisance légère avec laquelle les autres prenaient l'existence, et la lutte où il se débattait contre les côtés sombres de sa propre vie. Cette obscure et patiente élaboration personnelle, S.KIERKEGARD l'a décrite sous cette image très poétique, qui vaut mille fois plus que toutes méthodes allant aux instruments bien résonants et raisonnés :

"Je suis aux écoutes de mes musiques intérieures, des appels joyeux de leur chant et de leurs basses notes graves d'orgue. Et ce n'est pas petite tâche de les coordonner quand on n'est pas un organiste, mais un homme qui se borne, à défaut d'exigences plus grosses envers la vie, au simple désir de se vouloir connaître".

Photo : Champ du moindre possible ? Qui sait ? Vu sur un sol gris serti de diamants bleus. Une poussière dans l'oeil venue aux accidents, quelquepart rue Roussy (comme le bord de la feuille)...  La nuit, quand la colline s'endort, le pavé s'ouvre et l'on voit apparaître, une fantasmagorie. La seule boutique d'orfèvrerie ouverte après minuit dans cette ville. Lyon, Septembre 2009. © Frb.