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dimanche, 20 février 2011

Ready (re)made : le Porte-foulard by Hozan Kebo

ready made.jpg

 

 

 

Photo : Remix by Hozan Kebo Février 2011.

lundi, 14 février 2011

Ready (re)made for Valentine : le Porte-foulard

 Il n'y a pas

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de hasard

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que des rendez-vous.

 

"The Creative Act" by M.Duchamp

podcast 


 La citation est de Paul Eluard.

Le porte foulard ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval.

Le porte-foulard se porte aussi sans foulard. (Voir ici).

Sans porte, et sans foulard, on irait vers où ?

 Ready remade's nota : Pour la Saint Valentin, chers Valentins,  offrez un Porte-foulard à l'élue de votre coeur Pratique, pas cher, gage d'une tendresse infinie, le Porte-foulard est à la fois une preuve d'amour originale et un meuble épatant. Plus fiable qu'un bracelet, moins superflu qu'un pendentif, offrir un porte-foulard est vraiment l'occasion rêvée de vous rendre à jamais inoubliable. Osez ! payez vous d'audace ! puisque l'amour ne saurait exister sans preuves, qu'attendez vous ? La rue Camille Jordan vous le donne et certains jours vous le vend (à bon prix)(*). Plus une seconde à perdre ! vous pouvez envoyer vos dons (sans bouger de votre fauteuil), dès aujourd'hui à: "Certains jours, "spécial St Valentin (retardataires  2011 et  Valentins d'avant-garde 2012") au 1 rue Centrale 69, Lyon-cedex, ou téléphoner au Babylone 36-36 (demandez Marcel à l'accueil). En tapant sur la touche étoile, de votre taxiphone peut être serez vous parmi les heureux lauréats de notre grand tirage au sort qui vous permettra de gagner un Porte-torchons à deux battants. Profitez ! le jour des amoureux, c'est aussi le moment d'équiper la maison ! La St Valentin se fête certains jours mais elle se prépare chaque jour de la vie, (on n'est jamais trop prudent(e).  © Frb 2011.

(*) Sous réserve des stocks disponibles, 499, 92 euros pièce le porte-foulard (foulard non fourni, 78,84 euros pièce, supplément porte-foulard mélaminé 345,87 euros  le mètre,  transport des foulards 800, 59 euros seulement, (avec option 156 euros/ heure, le ponçage ) renseignement frais de livraison tapez 36-15 porte-foulard cet appel vous sera facturé 7,89 euros/mn. Possibilité de crédit à 4,%à payable en 10 fois, sur présentation d'une fiche de paye. Le porte foulard existe en plusieurs coloris .Carte sénior acceptée.

mardi, 01 février 2011

Île flottante

Etrange ! il glisse des pans du monde à ma gauche et aussi derrière moi (un peu en oblique). Au delà de l'aire de mon attention, inutilement braquée sur l'inouï passage, ils dérivent...

HENRI MICHAUX, extr. "Personnel" in "Face aux verrous", éditions Gallimard, 1992. 

flotter.JPGJe reçois pour la première fois une lettre de votre pays. Je croyais qu'ils m'avaient oublié. Je me sens un peu seul ici. Enfin, je voulais connaître la solitude, un autre pan du monde. Je ne savais pas que c'était à ce point, difficile. Je voulais écrire quelque chose, loin de tout. Un roman, des poèmes, je ne sais pas trop. Il m'importait d'habiter un lieu sans parole, sans acte, sans rien qui justifie le discours des uns ou des autres. Il m'importait que nulle conversation, nul personnage ne viennent jamais embarrasser de conséquences positives ou négatives, cet endroit merveilleux que je me suis choisi pour créer par exemple, une oeuvre. J'aurais voulu écrire un livre, mais je ne sais plus écrire. Et puis, il y a cette chaleur accablante. Ces éléments de la nature, des frétillements, des clapotis, qui ne cessent d'amplifier en moi le souvenir de vos maisons. Ils me ramèneraient sur vos rives, si je ne m'en méfiais pas. Ils me rattacheraient à tout ce que j'ai quitté, me forceraient à réfléchir... Oui, c'est cela, à vivre dans vos maisons, on ne fait que réfléchir. Je ne veux plus rien savoir, rien jamais qui me tente, ou m'invite à la réflexion, je redouterais trop d'en venir à une certaine confusion d'esprit ou à regretter de ne plus avoir ici de miroir pour trouver encore ce qui lie ma pensée à mon apparence.

Quand la nuit tombe, je tourne en rond. Il se peut que ces choses qui me sont étrangères se soient mises à parler dans mon dos, des phrases entières, quelques bruits de vos mondes qui reviennent à mes sens, inaudibles. Cette intrusion est semblable au silence qui précède, semblable au silence qui suit. Cela en vient à m'accabler à mesure que l'intensité du son se précise, toute signification des mots se brouille, il n'en reste qu'une trame, un continuum assourdi dont l'austérité pourrait pétrifier la mémoire, à force. J'ignore au juste ce qui m'est arrivé, je reste ici mais il se peut que je sois en train de perdre les amarres qui m'attachaient encore à vous. Cela advient, c'est une menace que je ne peux vous décrire, ni partager, ni garder pour moi seul. Elle est un éclat de roche erratique égarée dans un corridor. L'élément liquide se transforme en cristaux opaques et rigides, on dirait ces dessins d'étoiles que l'on trouve dans vos livres qui expliquent l'univers aux enfants. Je m'imagine, quelquefois devenir la synthèse du ciel et de l'Océan, cela tiendrait en quelques lignes. Ce serait la fin d'un roman. Ou bien, j'habiterais à l'intérieur d'un coquillage collé à votre oreille. Je ne peux pas vous décrire cela précisément. Je suis un élément perdu, flottant parmi les algues, confondu au milieu d'un système aberrant, le théorème d'une mathématique disparue, un théorème qui ne s'appliquerait à rien, cela donnerait toujours un résultat presque juste, presque faux, avoisinant celui de zéro, peut-être égal à un. Autour se trouveraient des milliards de chiffres auxquels nul ne comprendrait rien.

Chaque rais de lumière, chaque grain de sable est un hémisphère que j'avale, tout cela m'incorpore au mouvement qui ne peut s'inscrire dans aucun programme. Je suis seul, à présent. J'ai beau l'écrire, à vous, ou à quelqu'un, je ne sais plus comment une telle chose peut se ressentir, si cela m'appartient  si cela m'a été appris par quelques uns de vos amis dans ce besoin de compagnie qui comble les trous, les vides et les silences quitte à les remplacer par des trous des vides et des silences mais pleins de bruits. Dois-je ressasser ainsi que je suis seul comme s'il était admis pour vous que je sois conscient de ma déchéance ? Les journées sont de plus en plus trouées. Tout se clive. J'éprouve le mouvement d'un très lent détraquage. C'est le seul sentiment qui me vient. Je pourrais facilement vous le décrire s'il me restait un peu de volonté. Je suis seul et ils sont innombrables. Ils me suivent. Les nuages liraient ils par dessus mon épaule ? Lisent-ils aussi dans nos pensées ? Tout cela pèse un peu. Je crois voir sous  leur forme la cachette de mes ennemis. M'auraient-ils suivi jusqu'ici ? Ils transportent dans le ciel toutes sortes d'animaux, ceux des cages, ceux des niches, d'autres plus effrayants se seraient ils enfuis du parc zoologique ? Les loups de vos forêts, les chacals, et plus bas, les troupeaux, nombreux, innoffensifs, des formes oblongues ou rondes et, avec elles, encore cachés, les bontés ou les sacrifices. Ils traversent le ciel, les troupeaux, avec une douceur qui pourrait encore attrister. Rien n'est doux en réalité, nulle forme n'adoucirait tout ce qui dedans gronde, ces choses muettes sans courage, auxquelles je souhaitais échapper, elles vous quittent, me retrouvent, longent les flots, s'y reflètent, filant une trame intrépide, les animaux de partout rassemblés en troupeaux, et ces troupeaux me narguent. Ils vous gardent. Je n'ai pas les capacités de modifier la direction de ces nuages. Longtemps j'ai pu croire qu'en soufflant dessus, mais non... Ils m'emballent avec des histoires de pluie et de beau temps où s'emmêlent les votres mais je crains cet aspect trop affable. Ces nuages si serrés auraient-ils empapilloté les cornes du diable, pour venir ici me les présenter ? C'est coton. Savez vous, qu'ils  en sont  peut-être capables ? Les nuages cachent peut être des milliers d'entre nous et les autres, tous un jour portés disparus, volatilisés dans les rues, dans les bars, dans des histoires qui  finissent mal, les victimes d'accidents d'avion, les soldats inconnus, et tous ces morts sans sépulture... Heureusement ils sont rares. Le ciel bleu, uni, me trouble davantage. Cette monochromie épuise tout. Ce lieu m'aura si patiemment désincarné, que lorsque je reviendrai chez vous, vous me trouverez méconnaissable. Je serai devenu ou trop jeune ou trop vieux. J'inspirerai des conversations à voix basses, des regards embêtés. Je connais déjà l'arsenal, tous les apitoiements et votre âme empressée à tirer son épingle au jeu d'une bonne action qui dissimule des champs de ruines, et toutes sortes de déceptions, vous inviteront à vous réjouir de savoir les autres au moins aussi mal aimés, bien aussi seuls que vous. Mais tout ce que je vous écris là, me semble plus sûrement dicté par un autre qui aura pris possession de ma pensée. Vous savez bien qu'en temps normal, je n'aurais jamais pu vous écrire de telles choses. Je suis pris sous cette forme, sous une autre. Quand je me pince fort comme on le fait pour se savoir en vie, ce pincement, je ne le ressens pas. Je pince l'air et l'air me revient, chaud ou froid. Je regarde : il y a juste deux doigts collés l'un sur l'autre, c'est absurde. Il n'y aurait pas plus que cela. Quand pour m'en assurer, je me griffe jusqu'au sang, rien de ce geste encore qui vous paraîtra brusque, ne laissera la moindre trace sur ma peau, je ne saignerai pas, aucune trace de griffure. Tout désir d'en savoir un peu plus me coucherait sur le bord de la route, je longerai vos mondes, en refusant toute participation, mais ici de route, il n'y a pas, juste une plage à perte de vue que la mer prolonge et entoure, et prolonge, etc...

Ainsi sans savoir que j'existe, ni me me soucier de vos affaires, je devrais être gai simplement de me trouver ici sur la plus belle île de la terre, celle dont chacun rêve, dans le plus beau désert, dans la plus belle nuit éclairée par le soleil le plus étincellant, suivant un souffle chaud qui ronge et sème au fil de l'eau des diamants venus de l'envers, les danses molles des écailles d'argent des môles empiffrés de méduses, tout un scintillement qui n'existe pas à l'intérieur de vous ni en moi. Certes, ce scintillement aura peu à peu saturé l'horizon. Il détruit maintenant l'objet de ma contemplation. Ce serait comme si un musicien se mettait un jour à avoir peur de la musique, de sa beauté, de sa révélation. Cette peur me trahit à mesure que je me sens devenir autre. J'ai parfois honte de me plaindre à vous, ainsi sans raison. Souvenez vous, je voulais écrire un journal. Noter tout, le moindre évènement, en consigner chaque détail, puis au retour, vous enticher dans les salons, des récits de mes voyages. Ils vous auraient collé des fourmis dans les pieds, une chair de poule pour chacune de vos émotions, vous m'auriez trouvé magnifique au milieu de mes diapositives de poisson-lune, ma façon de raconter, vous l'auriez trouvée magnifique aussi. Et le coeur à l'ouvrage amplifié de bonnes résolutions, vous m'auriez imité, je crois. Il y aurait eu des coups de foudre la foudre et les métamorphoses après quoi, nous aurions tout tiré vers le haut.

île9657.JPGCe manque vous use, vous en crevez, comme j'en crevais jadis quand je vivais chez vous. Je sais qu'il vous manque cette espèce de curiosité, effarante... Elle pourrait favorablement bouleverser le cours de nos existences en décupler le déroulement. Il m'arrive parfois de croire aux métamorphoses Vous m'auriez écouté bouche bée. Vous auriez dit "c'est incroyable !"... La pureté de cette fantaisie qui me pare vous aurait paré vous aussi. Le désintéressement de toute chose vous serait venu, comme il me vient ici, dans la gratuité de ce qui se détraque quand tout est trop gratuit.  Chacun aurait pu se sentir capable un instant de mettre la main dans cette nouvelle pâte. Qu'un seul montre un chemin, celui là, celui ci, qui n'ait jamais été vécu par aucun autre... Cela irait au delà de l'écriture. Il aurait fallu écrire la réfutation, l'effacer aussi vite. On aurait rasé les bibliothèques sans le moindre état d'âme, l'unité du monde revenue à l'état de parcelles indifférenciées nous aurait peut-être amusés et cet éclatement sans précédent si un seul l'avait convoqué, si un seul d'entre nous en était revenu favorablement transformé, tous les autres auraient pu le suivre, n'est ce pas ?... Du moins c'est ce que je me disais. 

  Voilà, ce que j'aurais pu écrire sur mes carnets, dans mon journal si la chaleur n'était pas aussi écrasante. Je ne fais rien. Depuis que je suis arrivé, je ne fais rien de mes journées. J'ai dû marcher lontgemps, avant de trouver l'ombre, juste assez pour construire une cabane. Auparavant, il aura fallu que je me débarrasse de la plupart de mes bagages ils étaient  lourds, je me voûtais. Mais c'est étrange, plus je m'allège plus mon corps devient lourd. Je me suis démis des objets les plus précieux et leur poids, colle à moi, plus encore qu'au temps où je les portais. Je n'en n'éprouve aucun regret. Je ne fais rien, rien ne m'arrive, rien qui puisse honorer le projet de ce livre pour lequel je m'étais déplacé jusqu'ici. Maintenant, je ne fais que ramasser des coquillages, tous identiques, en général des multivalves qui ont une espèce de coquille articulée sur leur dos, ils se ressemblent tous à quelques nuances près. J'aime la nacre, la blancheur profonde de la nacre un peu boursouflée, forée dans la coquille. Cela constitue mon unique passe-temps. Je ne sais pas si cela vous paraîtra intéressant à lire, mais c'est devenu mon but, il est futile et passionnant. Je ramasse des coquillages toute la journée. J'en ai pour l'instant trois mille cinq cent cinquante huit, tous de taille identique, de couleur identique, je les trie patiemment, trois mille cinq cent cinquante huit sans compter les reflets de nacre dont les nuances imperceptibles sont connues de moi seul. Maintenant que je m'applique à cela, comme le ferait n'importe quel artiste envoûté par des coquillages, je me sens presque indifférent à tout mais toujours un peu seul, j'ai gardé mon harmonica. Je ne l'ai pas encore sorti de son étui. Pourtant je reste un artiste vous le savez, vous à qui j'aimais tant parler de choses qui ne vous intéressaient pas. Dites le à nos amis, s'ils m'oublient. Dites leur que je vais bien, et dites leur surtout qu'ici je suis heureux que je revis.

Demain, j'irai ramasser d'autres coquillages, je m'impose depuis peu une discipline très stricte, je me lève très tôt le matin, il me faut trouver-cinq cent quarante huit coquillages par jour tous identiques (hormis la nacre, dont les reflets doivent être différents, mais pas trop). A part ça les jours n'en finissent pas. Heureusement, j'agis sur les choses, je suis devenu extrêmement méthodique. Je ne ramasse pas un coquillage sans avoir fait au préalable mille deux cent soixante dix sept pas dont je note le passage dans le sable par une croix à mesure que je marche. J'avance, ensuite j'ai comme la certitude que ces pas ne seront plus à refaire. Je m'arrête après mille deux cent soixante dix huit pas, je me repose, un peu, deux minutes, pas davantage. puis je repars et ainsi de suite jusqu'à la tombée de la nuit. Si je n'étais pas aussi organisé, je crois que je deviendrais complètement fou.

Photo 1 : Une île flottante au parc de la Tête d'Or, à moins que ce soit la tête d'Or,  elle même !  (qui remonte ? (my God !) sachant qu'on ne l'a jamais retrouvée. Photographié près d'un simili point d'eau qui borde une simili plaine sauvage peuplée de vrais flamands roses de vrais toucans, de canards  authentiques vivant en parfaite harmonie avec les réels zébus et autres charmants wapitis...

Photo 2 : Un lac en forme d'Océan pacifique (si on veut) ou indien (à la convenance de chacun) plus près de l'esprit des flots du père Phonse (de Lam') à Saint point (ô lac !), vue dans le plus beau parc romantique de toute la galaxie, toujours le même, le Parc de Tête D'Or, à Lyon. Photographié au mois de Janvier de cette année là. © Frb 2011.

mercredi, 26 janvier 2011

Piquants

La vieille fée se pencha vers le berceau et dit :
"Tu te piqueras le doigt avec un fuseau et tu en mourras !"
Et elle disparut aussitôt.
La dernière des fées sortit alors de sa cachette :
"Tu te piqueras le doigt avec l'aiguille d'un fuseau, mais au lieu de
mourir, tu t'endormiras. Ton sommeil durera cent ans. Et à la
cent unième année, le fils d'un roi viendra te réveiller."...

CHARLES PERRAULT in "La belle au bois dormant"

Vous pouvez cliquer sur l'image, mais vraiment, vous n'êtes pas obligés...porc epic II.jpg

Le temps à l'état pur disperse les cendres du hérisson. J'ai erré dans la ville, au coeur des quartiers riches jusqu'au parc de la Tête d'Or, j'ai adoré m'obnubiler derrière une vitre du déjeûner des animaux, du porc-épic, surtout, ce rongeur gros comme un petit ours, de nature myope et solitaire qui limite sa vie sociale aux capacités de la reproduction. Ce monstre errait ici dans la même ville que moi, à quelques mètres de ma maison, et c'était bien la première fois, que j'en supposais l'existence, la volumineuse toison, (environ 30 000 poils piquants sur le dos et la queue) son effrayante gueule sans affection, ne m'inspira que des questions, celles ci à ce jour me hantent encore. Ce monstre m'aidait pourtant à devenir plus étrangère à mon espace, étrange aux univers crées en voie de transformation. Il n'y avait pas de piquants sur les "trois grâces" de dos, (je vous les montrerai un jour), mais près des serres majestueuses, d'énormes cactus ou plantes succulentes, des euphorbes cactiformes au suc laiteux comme l'euphorbe réveille-matin et des hommes poussant des landaus, l'air si las des pères de famille qui rêvaient à perdre la boule devant l'épurge (ou herbe à la taupe), jusque là, le monde était assez lisse... Un groupe de vieux messieurs riait autour d'un aquarium où nageait tranquillement leDiodon holocanthus, une espèce de poisson ayant la capacité de gonfler pour effrayer son agresseur jusqu'à prendre une forme sphérique mais aussi qui posséde des piquants, ce qui le distingue comme chacun sait du Tetraodontidaé, qui lui n'en n'a jamais porté. Et puis, j'imaginais les femmes sillonnant en Janvier la ville dans des manteaux cousus de piquants, cueillant à pleines mains des bouquets de chardons ou Carduus (chardons proprement dits) aux bras des éminents, on croiserait l'érudite avec une étole parsemée de Chardons Roland (Drachons Drolan, drapon). Ce nom vient de "Chardon roulant", car en hiver, les pieds morts de l'ombellifère bien ramifiés vaguement anordis sont facilement emportés par le vent, ce qui aide à la dispersion des graines, (merci ouiki), ne pas confondre avec les belles fleurs pourpres à réceptacle charnu appelées "Chardon Hozan", Chardon aux ânes, dont la bordure épineuse (appelée parfois "Baiser barbu") se prolonge à la base le long de la tige. On pourrait vous faire un dessin, mais on va faire mieux, on va vous montrer une photo de la capitule de la plante. Ainsi je traversais les mondes tout piqués de partout. Baisers d'oursins, butinements d'hyménoptères, feuilles du pissenlit, hantise des futurs nuits d'été et son moustique piqueur, suceur, becs d'oiseaux, aiguilles des conifères puis je piquais du nez en terrasse au Rive gauche, bistro de Vitton près d'une citronnade amère flottant sur des glaçons, je goûtais tout l'âcre de l'agrume qui me piquait les lèvres. A la table à côté, La piquante Michèle P. me présenta Pennequin (Charles), l'écrivain et non Maurice (Pennequin), l'acupuncteur inconnu, au cheveux raides (comme des picots), Charles, un auteur pas piqué des vers, tandis que (dernier coup de balai des soldes oblige !), un Valet de coeur me révélait son As de pique, délaissant l'amie picassée dans le lisier de ses acides (ça pique assez, pour le bon mot) ô vexation force, tyrannie. Piquée au vif, je me consolais dans les bras de Patrick, (marmiton rue Lepic, rendez-vous à Picpus), il avait un corps olympique,  et une barbe de trois jours, il me murmura à l'oreille "ça pique ?" "Oui, mais j'aime bien", puis  nous partîmes escalader le pic St loup bras dessus bras dessous (inutile d'ajouter que l'expédition fût épique). En parlant de foutraque As de pique, faut savoir qu'au XVII em siècle l'expression très péjorative désignait (chez Molière entre autres) un personnage stupide ou mal bâti, au XIX em siècle, la ressemblance très approximative du pique à un croupion de poulet, fît naître en argot l'as de pique" pour signifier l'anus. Quelqu'un qui se faisait traiter ainsi était grosso modo un trou du cul. Dans mon histoire (Il n'y a pas que Molière), le Roi de coeur remplaça le Roi de pique, qui est aussi la plus forte carte de l'enseigne des piques, les joueurs de cartes n'ignorent pas que l'enseigne désigne originellement non la couleur mais la marque des reconnaissances des quatres séries elle représente pour le Roi de pique la pointe d'une hallebarde ou de la lance, au Moyen Âge cela renvoyait aux groupe sociaux, le pique représentant l'épée ou le métier des armes, le Roi de Pique s'appelle David et le Roi de coeur s'appelle Charles, l'un se rase l'autre pas. Mais pour moi c'est celui qui pique qui tirera toujours mieux son épingle du jeu que celui qui pique pas. Et... (admirez l'enchaînement) avant de retourner à mes travaux d'aiguilles, (fille oblige) pour terminer je poserai à ces dames lectrice de Certains jours une question qui ne me laisse aucun répit :

Existe-t-il une opposition diachronique entre l'aiguille qui a cousu le chaperon et l'épingle qui permettra de le fixer ?

J'ai bien reçu une réponse du petit chaperon rouge qui nous a écrit du Forez, c'est ce qu'elle dit au loup :

"J'aime mieux le chemin des épingles avec lesquelles on peut s'attifer que le chemin des aiguilles avec lesquelles il faut travailler".

Ainsi, nous lirons le contraste entre les deux versants de la vie féminine, le "côté des aiguilles" et "le côté des épingles", comme le dit proustiennement une version ardéchoise de cet univers, lieu d'apprentissage et de transmission d'un savoir spécifique où l'homme demeurera exclu :

Needles and pins, needles and pins,
when a man marries his trouble begins. (1)

Sur ce, une très vieille fée m'apparait, tandis que j'ai mis mon doigt bien distraitement sur un fuseau, et maintenant j'ai les yeux qui piquent, le fait est que j'ai drôlement sommeil, (pas vous ? :)

Dans cent un ans, je vous raconterai la vie affective de Nestor, mon hérisson préféré, à condition qu'un monsieur, pas moins que prince et pas trop vilain (s'il vous plaît, faites un effort, messieurs!) ni trop pauvre (les princes en Twingo, j'en ai marre), ni trop glabre, daigne me réveiller par un baiser, (le plus doux, je l'épouse, merci d'avance, dans cent un an j'y serai, même endroit même heure.) Je cède ce blog à ma remplaçante, double et mauvaise rep(l)ique, sans coeur, sans âme, méduse, ortie, rose, aragonite, stibine même un peu quartz, pis que clone donc, qui paraitra grâce à la seringue et la micropipette, née d'une rencontre improbable avec un porc épic et quelques pages des Tropiques du capricorne ou du Cancer :

"Je ne peux me sortir de l'esprit l'incohérence qu'il y a entre les idées et la vie. Une dislocation permanente, même si nous essayons de les dissimuler sous une bâche. Et cela ne s'en ira pas"

Même sous une toison d'environ 30 000 poils ça ne s'en va pas, la dislocation. Alors hein, bon. Zut.

  

Source  (1) : Extrait de Les deux chemins du Petit Chaperon rouge. Frontières du conte. CNRS, 1982.

Photo : The beast. Porc-épic véritable, la photo est ratée, sorry, mais c'est normal, la bête est très difficile à saisir surtout à l'heure de sa gamelle (remarquez, il y a des gens comme ça aussi, on ne va pas critiquer les animaux, ça serait le pompon !), photographiée un jour de Janvier au Parc de la Tête D'Or à Lyon avec une sorte de furet dont j'ai oublié le prénom. © Frb 2011.

lundi, 17 janvier 2011

La grande route

Parfois le murmure se répand que nous sommes visités par des ombres transparentes.
Qui sait ? Qui sait ?
Comment retrouver leurs traces quand on a peine à se retrouver soi-même ?

HENRI MICHAUX, extr. "L'Espace aux ombres" in "Face aux verrous", éditions Gallimard, 1992.

pour connaître le début de cette histoire vous pouvez cliquer sur l'imagegrde road4091.JPG

Les jours passèrent longs et stupides, nous étions moins joyeux. Nous avions laissé les chansons, fabriqué des chapelets. Ils ne servaient qu'à passer le temps. Nous nous bercions de prières, nous les récitions à voix haute en marchant. Elles portaient aussi d'autres chants, nous avions cessé, à force de répétition, d'en ressentir tous les bienfaits. Au mieux, cela nous fatiguait. Une lueur blanche émanait d'un sommet. C'était là, notre terre promise. Il semblait que là haut, les châteaux se multipliaient. Nous fûmes un instant en Espagne ou mieux, en Amérique. Les habitants semblaient agglomérés en un point lumineux qui se trouvait sur la lune mais ce n'étaient que les formes exagérées de la lune qui chaque nuit hantaient nos rêves de présences et de sons. Nous entendions les voix des créatures nous parler dans l'oreille ; ce langage, nous l'avions connu peut-être autrefois, il nous rappelait encore une langue disparue, celle des  villes où nous avions vécu. Nous nous étions persuadés que ces voix étaient incarnées quelquepart en un lieu qu'il fallait découvrir avant que nos forces s'amenuisent. Un jour, on l'espérait, elles viendraient nous guider, elles pourraient même nous accueillir. Quelquepart il y aurait un point où nous pourrions cesser de marcher, enfin, vivre tranquilles !  nous avions fabriqué ces voix à force de croire que nos vies pouvaient être éclairantes pour d'autres vivant à l'opposé, sur d'autres rives. Nous avions tant de choses à nous apporter, entre étrangers, comme s'il était promis à ce faux semblant de hasard, l'avènement d'une forme charitable, attirée par la nouveauté qui pouvait entièrement combler un besoin de réenchantement mutuel, infini. Nous avions fabriqué ensemble, une légende à venir, envoûtés par une sorte de fièvre. Nous voulions des héros pour conjurer l'ennui. Croire en de nouveaux dieux, peut-être. Nous avions traqué jour et nuit, les manifestations des créatures. Nous cherchions dans le moindre craquement, les bruissements d'insectes, un contact serré avec les créatures, même une simple brindille nous faisait sursauter,  il s'ensuivait un grand émoi, tout dans la démesure. Nous avions même appris à lire, peu à peu  les variations émises par le vent, à tel point que nous aurions pu en écrire les rythmes sur une partition, cela aurait pu être joué dans nos anciennes villes par les plus grands orchestres symphoniques. Nous en rêvions. Nous étions restés à l'affût, jusqu'à cette obsession d'établir un dialogue avec les créatures. Il était impossible qu'une seule d'entre elles ne puisse pas nous comprendre et peupler rapidement le vide dans lequel nous vivions. C'était une intuition commune, une rêverie fraternelle, par laquelle, nous nous proposions de bouleverser nos existences. Les voix nous revenaient en songes, elles s'étaient indistinctement mêlées aux notres, plus ordinaires, ou presque aphones, nous avions hâte d'ajouter un choeur à nos chants, pour réanimer tous les souffles. Les voix en réalité demeuraient inaudibles, plus muettes que l'espace qui vibrait des sons pleins de ce vide intenable, et d'une solitude collective plus harcelante encore que si nous avions été seuls en réalité. Le jour où nous en fûmes conscients, notre vertige se transforma, en une sorte d'effroi, une chute qui porta le malheur et la confusion entre nous. Maintenant, quand la lune est visible, c'est pire. Dans ces nuits là, l'effroi revient à l'identique, et il n'en finit pas, jusqu'à la disparition de la lune au petit jour. Le ciel est vide. Cela nous fait apprécier les moments où nous ne sommes plus inquiets les uns des autres. Marcher devient notre principal soulagement, s'il n'y avait pas ce vide, par instant, il nous serait sans doute plaisant de contempler le paysage, tout en marchant même si jamais nous ne trouvons le lieu. Il faudrait oublier. Quitte à créer n'importe quoi, comme toutes ces statuettes en bois, des marionnettes, ou reculer, retrouver l'ignorance des débuts, quand chacun croyait que le pays que nous cherchions était tout près. Il suffisait de bien s'entendre, surtout d'être patients, d'imaginer que la grande route qui s'allongeait  déjà, à mesure que nous la déroulions, n'était qu'un pont reliant une rive à une autre. Les créatures lunaires, profondes, au lieu de nous secourir, nous avaient éloignés les uns des autres. Aujourd'hui il y a non seulement la route, mais une autre route entre nous, invisible qui nous happe et nous coupe en morceaux. Aussitôt que parait la lune, notre ancienne hallucination nous clive, nous restons des heures allongés dans l'herbe, les yeux ouverts, sans trouver le moindre charme aux étoiles. Nous reprisons de vieilles pensées, en accusant secrètement ceux qui étaient autrefois les notres, comme nous, ensorcellés dans l'ombre roulés par une lueur, nous les haïssons de nous avoir aidés à croire à des choses impossibles. Le reste du temps, nous sommes presque muets, figés par ce qu'il nous vient de haine, elle pousse en nous, nous sommes tous dans le même état, impuissants à la repousser. Nous ne partageons plus que des banalités. Un jour nous deviendrons complètement sourds. Il ne restera que cela, la hantise dévorera nos figures, la laideur entre nous perceptible, jour après jour, creusera nos traits, assèchera ce peu d'enfance qui nous choyait avec ses créatures splendides. Ces lueurs répudiées diffuseront l'incendie, sous la chair et nos corps gentiment en apprivoiseront les débris. Nos yeux s'abîmeront à force de ne cotoyer que cela, toute la sécheresse et nos figures devenues suspicieuses n'auront plus la moindre expression amicale. Il n'y aura plus d'emportement facile, à mener nos chevaux de bois au festin de la lune. Tout ce manque nous abolira, quand la panique devenue coutumière, nous donnera enfin l'impression de solidité, nous continuerons sur la grande route, nous marcherons en file indienne, tout comme avant. Pas tout à fait. Nous marcherons, c'est tout. Nous dormirons dans les forêts. Rien ne sera changé. Apparemment.

(A SUIVRE)

Photo: La grande route (des Charpennes) dans tous ses états, photographiée de la fusée d'occasion Appolo 11 aimablement prêtée (et pilotée) par trois vieux copains cosmonautes (merci les gars !), afin de nourrir les fantaisies démesurées de certains jours. Villeurbanne. © Frb 2010.

samedi, 15 janvier 2011

Persévérance

Il faut imaginer Sysiphe heureux

IMG_0130.JPGIMG_0129.JPGIMG_0130.JPGIMG_0129.JPGIMG_0130.JPGIMG_0129.JPGIMG_0130.JPGIMG_0129.JPGIMG_0130.JPG

 

Photos : Le pied du mur insiste et signe, heureusement les injonctions sont roses. Elles ont été photographiées dans une rue des pentes à Lyon (j'ai oublié son nom) menant au sommet de la colline qui travaille évidemment  (un peu de la coiffe et du pinceau). Il manque peut être la girafe (?) elle n'est pas loin, (au parc de la tête d'Or exactement, avec les Watusis), on la sortira peut-être au printemps, si il fait beau. © Frb 2010.

jeudi, 06 janvier 2011

Comme des fourmis qui n'ont rien à faire...

 Pour tout être humain, quelles que soient sa force et sa résistance, il existe ici-bas une chose unique à lui seul destinée, qui est plus forte que lui et toujours le domine, qu’il est incapable de supporter !

WITOLD GOMBROWICZ extr. "Le rat" (écrit en 1939) publié en 1933, dans la revue littéraire de Varsovie "Skamander". Publié dans le recueil de contes "Bakakaï" (1957), disponible aux éditions Gallimard (Folio) 1990.

co des fourmis.JPGNotre cercle parait sans histoire. Nous parlons grosso modo de nous et de nos sous. C'est comme un disque rayé. Nous espérions dépasser la limite, préserver la part innocente mais c'est toujours l'idiotie qui gagne. Nous voici affalés la plupart du temps, dans des bars. Les plus doués d'entre nous, écrivent encore sur les nappes, des poèmes à la noix de coco et nous, en général, on cause de nous, et de nos sous. Nous avons continué d'engranger tout en disséminant aux quatre vents nos plus somptueux avantages. Nous pourrions au moins nous coucher sur le goudron pour contempler la voie lactée. Nous restons agités, les yeux sur terre, comme des fourmis qui n'ont rien à faire. Ce qui se cache dans nos silences nous rendrait presque fous. Tous ces fils déliés d'étoiles, ça devient inhumain d'y repenser. Pour oublier, nous citons des auteurs, quelques vers de poèmes épiques, des flux de poésie apportés par les Dieux, nous en connaissons un paquet. Ca pourra durer des années. Le pire c'est la nuit, à se souvenir de ces vies que nous aurions pu vivre. Ce qu'il en reste.

Notre cercle est bancal. Nous obtenons un grand nombre de directions et nous sommes arrivés presque à destination dans ce hors-lieu entravé de calcul mental. Des divisions, des soustractions. A pinailler sur des virgules. Nous nous privons c'est ça, notre habitude. Quand nous croyons renaître, il se trouvera toujours une phrase pour gâcher tout. Notre réponse vient par réflexe mais sans ferveur. Les dits s'agrémentent de modifications mais ça dépend encore de nous : "les prix augmentent chaque jour". Ou bien : "le but c'est de joindre les deux bouts.", ou encore, "Oui, mais l'essence coûte cher, la carte grise et la vignette sans compter l'assurance... quand même !". Pour changer la conversation, desfois j'évoque des sujets différents, comme "la cuisine à l'huile de noisette" ou "le retour des pantalons à franges", histoire de détendre l'atmosphère. Au lieu d'en rire, vous pleurnichez, vous sortez vos "quand même", vous dites "C'est quand même malheureux ! avec les femmes on ne peut jamais avoir une vraie conversation intelligente", vous dites : "Les gens ne savent pas combien ils sont superficiels, ils faudrait qu'on leur dise un jour, quand même !". Pour vous, tout est superficiel. Votre lucidité monte au ciel jette sur nous le tonnerre, qui nous éclaire de "vérités", votre lucidité engloutit l'univers pour faire advenir en nous la conscience, ces menaces qui grouillent alentour et nous poussent aux regrets. Vous en voulez au monde entier comme si le monde entier se devait de souffrir à votre place. Avec vos airs tout pétris de "quand même !" qui voudraient nous apprendre à vivre. Sans chercher à savoir quelles vies nous avons traversées. Vous dites : "ce n'est pas le moment de plaisanter, nous parlons de coût de la vie, faudrait pas tout confondre, quand même !". Et vous comptez encore combien nous serons chez vous à table. Toutes ces bouches à nourrir pour une simple soirée. Dieu sait combien cela va encore vous coûter !

Notre vie est progressivement réglée par vos "quand même" qui s'offusquent à propos de tout. Nos facéties, nos jeux, vous paraissent encore trop légers au regard de ce que vous appelez "les choses essentielles", le prix de vos efforts. Votre sens du principe de réalité qui foule aux pieds nos rêves avec l'insolence d'un banquier qui considérerait ses semblables comme des produits dérivés de sa  succursale, rassemblés en petits paquets sous le terme générique de "partenaires". Vous parlez d'argent sans arrêt. Vous déplorez, l'ingratitude, l'indifférence des "gens" cette entité sournoise à laquelle il vous déplairait au plus haut point d'appartenir.

Quelquefois, je me balade avec d'autres dans mon genre au milieu de villes-champignons, on est de plus en plus nombreux, à avoir des toupies dans la tête, on erre, on se perd, on tourne comme des fourmis qui n'ont rien à faire. On contemple les nids déserts, ça procure un léger malaise que le vent d'hiver atténue. Si une ou deux fourmis osent exprimer la volonté de se remettre au travail, on les tue. La bombe anti-fourmis diffuse une senteur de violette, d'après un procédé que j'ai mis au point avec des corolles de violettes et quelques savants paresseux. Tout le monde croit que les fourmis se désintègrent, c'est faux. En réalité elles meurent petit à petit d'intoxication. C'est ni vu ni connu.

Après on rentre chez soi dans ce décor hybridé de mandalas et de nappes provençales. On reçoit des amis qui viennent chaque mercredi jouer aux dominos à la maison, et c'est à peu près tout. Parfois nous revient le goût des belles conversations. Nous répétons généralement des choses que nous pêchons dans les internettes, nous n'avons pas grande difficulté à faire croire qu'elles sont de nous. Ce qui est à nous on le précipite dans la clairette de Die Monge-Granon, les crémants dorés de la veuve Ambal. On ne fait même plus la différence entre la Clairette et le Champagne. On en est même venus à se persuader qu'entre les deux il n'y a pas de différence du tout, à part le prix. Le guacamole, on le fait soi même et vous nous offrez les sushis, on dirait pas à voir, vous dites que les sushis "quand même ! c'est très cher pour ce que c'est", vous dites que "les traiteurs se font pas mal de pognon," ça nous fait partir au Japon, ceux qui ont vu les films d'Ozu, en parlent, ceux qui ne les ont pas vus, se sentent un peu idiots. C'est toujours l'idiotie qui gagne, pas de quoi en faire un drame.

A force de faire briller toutes nos vies tous nos sous, nous sommes devenus teigneux par ce péché d'envie, de jalousie, et ces compétitions que nous apprenions dès l'école dans les classes ou pendant la récréation. Nous voudrions engranger plus de choses encore et nous manquons d'espace. Nous défendons le cercle, un lieu irrespirable. La cause est entendue, le dépassement de la vie les limites et nous même, on est dans la boîte à photos caché tout au fond d'un placard. Le passé nous prendrait dans ses flammes si nous nous souvenions un peu, de cette grande espèce de tendresse qui nous mettait du vague à l'âme, mais au prix d'une si grande faiblesse... On en parlera plus. On promet "plus jamais". Ca devient tellement sinistre toutes ces choses dont on parle sur tous ces convertibles montés en kit, qui viennent tous de la même boutique. Ces additions, ces multiplications. Comme si cette obsession de vouloir changer tout, trainait aujourd'hui un poids mort, la dépouille des grands fauves, ces doux parfums d'hier dont on ne peut plus se détacher, ce feu qui brûle sans nous dans les caves et dans les greniers.

On s'y laissera tenter. Peut être un jour, l'idée de jeter au loin ce vieux don de taxidermiste nous trouvera métamorphosés, mais ce serait une chose trop vaste, sûrement insupportable. Il faut bien constater que nous sommes devenus étriqués. Cette idée de tout dépasser pouvait déplacer les montagnes, nous en étions persuadés, on traversait la chaîne des évènements vécus ou crées sans apercevoir les obstacles. On décuplait les songes et tout devenait vrai. Une géante rouge tombait du ciel nous offrait les constellations qui amplifiaient nos chances : lueurs, parfums, messages... Nous ne pouvons pas admettre, que l'écho s'en retrouve aujourd'hui enfermé dans les cavités les plus sombres de notre mémoire telle une pâte refroidie, un trésor qu'on dilapidait sans savoir, à force de l'ignorer, qu'il faudrait finalement, un jour ou l'autre, se mettre au travail jusqu'à cotoyer l'idiotie qui gagne tout.

On repense à cela par hasard et la chose pèse plus ou moins lourd. On radoterait à la répandre. Toute cette nostalgie est déjà si prégnante qu'elle finira par nous faire honte. Il se peut qu'on en sorte de plus en plus bavards, ces milliers de conversations nous mettrons la tête dans le sable. Nous serons de plus en plus sourds. Desfois quand vous semblez navré de si mal nous comprendre, vous évoquez votre sentiment de solitudes, vous dites "mes solitudes", telles des propriétés, chacune a sa nuance que nous ne pourrions pas discerner... Et quand, enfin vous vous interessez à nous, c'est comme si vous lanciez des cailloux dans une mare, moi, j'aime bien "la mare à cailloux", dont parle souvent Marcelle Sand à moins que ce soit encore La Pinturault qui ait lu ça dans "Miroir du monde". Ca ricoche. Tout devient du pareil au même. Et puis il reste les questions que je vous pose, quand nous nous retrouvons tous les deux à faire comme si on était plus nombreux, jamais nous ne tombons d'accord pour savoir qui, de cette somme incalculable de personnes, est la plus réelle d'entre nous.  

 

 

Nota : Le titre de ce billet est inspiré par une phrase tirée du livre de John Cage "Silence" paru chez Denoël en 1970 puis 2004, dans la collection "Lettres nouvelles" (traduit par Monique Fong), un ouvrage vivement recommandé par la maison.

Photo : La marche des fourmis qui n'ont rien à faire, tag au pochoir saisi à l'arrache sur un mur la place Colbert, inspiré par Marcel Darwin et ses héritiers spirituels. Photographié à Lyon, au mois de December. © Frb 2010.

mercredi, 05 janvier 2011

Petits désagréments du Fin' Amor

La douce voix du rossignol sauvage
Que nuit et jour j'entends gazouiller et retentir
Adoucit et console mon coeur ;
Alors j'ai désir de chanter pour me réjouir.
Je dois bien chanter puisque cela fait plaisir
A la Dame à qui j'ai  fait hommage ;
Je dois avoir en mon coeur une grande joie
Si elle veut me retenir pour son bien.

In "Le CHATELAIN DE COUCI", extr. de "Chansons d'amour du Moyen âge" présenté et traduit par M.G. GROSSEL. Editions Librairie Générale Française, 1996.

amor vr.JPGLe châtelain de Couci, ("i" ou "y"), appartenait à la famille des Seigneurs de Thourotte (dans l'Oise), c'était une lignée d'officiers qui gardaient la forteresse des Sires de Coucy. Guy de Thourotte, le trouvère, participa probablement à la troisième croisade de 1190, mais il devait être encore jeune lorsqu'il se croisa à nouveau en 1203. Il n'atteignit jamais Constantinople car il mourût en mer et son corps fût jeté au large (d'après le récit qu'en fît l'illustre chroniqueur Geoffroi de Villehardouin). Le châtelain de Couci a servi de prétexte à une légende singulière :

séparé de sa bien aimée, juste avant de mourir en mer, le châtelain de Couci fît envoyer à sa bien-aimée, son coeur embaumé dans un coffret. Le mari de la Dame voyant tous ses soupçons confirmés, fou de haine et de jalousie fît servir à table à la Dame, le coeur de son aimé. Mais dès qu'elle fût informée de la nature qui devait constituer son repas, la Dame décida aussitôt de ne plus rien manger et mourût peu après.

Cette légende bien plus ancienne que l'existence de l'authentique châtelain est pourtant devenue la sienne lorsqu'à la fin du XIIIem siècle, le romancier Jakemon Sakesep dit Jakemes eût l'idée de faire du châtelain le héros de son récit, intitulé : "Le roman du Castelain de Coucy et de la Dame du Fayel", ce texte étant très long et très complexe, je vous propose ici un troublant extrait de cette légende qui se répandit en pays d'oïl.

Et li sires s'en est viertis
Droit a Faiiel, en sa maison.
Son mestre keus mist a raison,
Et li commande estroitement
Qu'il se painne esforciement
D'un couleïch si atourner
Que on n'i sace qu'amender,
De ghelinnes et de capons,
"Dont a table siervi serons
De toutes pars communalment,
Et par lui espescialment.
De cest coer un autre feras
Dont tu ta dame sierviras
Tant seulement, et non autrui."
- "Sire, se Dieus me gart d'anui,
Je le ferai, ne vous doutés,
Ensement que vous dit l'avés."
Atant d'illuec li keus s'en tourne;
Ces mes appareille et atourne
Qu'a mangier fu tres delitables.
Quant temps fu, si mist on les tables,
Si se sont au souper assis,
S'orent mes tels come a devis.
Apriés siervirent li vallet
Del mes qui fu tels qu'a souhet;
Del coer seul la dame siervirent
Et de l'autre partout offrirent;
Cescuns volentiers en menga.
La dame mout cel mes loa,
Et li sambla bien c'onques mes
Ne manga plus savereus mes,
Si dist : "Et pourquoi et comment
N'en atourne nos keus souvent ?
Y est li coustenghe trop grande
En atourner tele viande,
C'on ne nous en siert plus souvent ?
Boinne me samble vraiement."
Adont a commenchié li sire
Sa parolle, par mout grant yre :
"Dame, n'ayiés nulle mierveille,
S'elle est boinne, car sa pareille
Ne poroit on mie trouver
Ne pour nul denier recouvrer."
- "Et comment l'apielle on, biaus sire ?
Par amours, voelliés le me dire."
- "Dame, ne soiiés en esfroi.
Je vous affi en boinne foi
Que vous en ce mes chi mengastes
Le coer celui que mieus amastes :
C'est dou castellain de Couchi
Dont on vous siervi ore chi.
Par vous seule en fustes siervie,
Et jou et toute la maisnie
Fumes siervi d'un mes samblant.
Vous l'amastes en son vivant,
Dont moult och viergongne et anui,
Puis que le soch jusqu'al jour d'ui;
Et pour un peu moi revengier
Vous ai ge fait son coer mengier

Traduction de la fin de ce redoutable poème à partir de "Dame, ne soiiés en esfroi" :

Madame n'ayez pas peur, je vous donne ma parole que le mets que vous avez mangé est le coeur que vous avez le plus aimé : c'est celui du Châtelain de Couci que l'on vient de vous servir, il n'a été servi qu'à vous seule et les autres convives et moi-même avons mangé un mets qui lui ressemblait. Vous l'avez aimé de son vivant, j'en ai enduré honte et tourment jusqu'à ce jour, pour me venger je vous ai fait manger son coeur.

L'appétit de vengeance s'accommode particulièrement de la dévoration du corps de l'adversaire, d'autant plus quand il s'agit d'un crime passionnel. Les lais et les fabliaux moraux racontent avec force détails des faits divers sordides pour l'édification des foules, ils filent ainsi avec bonheur le thème de la sexualité anthropophage. Ces historiettes véhiculèrent ainsi de véritables mythes qui colportèrent les valeurs et les hantises profondes de toute une société, adaptées au gré des faits divers et des circonstances politiques pendant des générations, le thème en est presque toujours celui d'une union illégitime, les variantes se déclinent en abandon de la fille-mère ou par le retour surprise du mari. Pour comprendre tout le contenu et la portée de ces contes, il suffit de considérer le titre d'une de ces histoires:

L'histoire prodigieuse d'une jeune Damoiselle de Dole, en la Franche Conté, qui fit manger le foye de son enfant à un jeune gentilhomme qui avait violé sa pudicité sous ombre d'un mariage promis, et se remit entre les mains de la Justice pour estre punie exemplairement: le Samedy 19. jour de Novembre, 1608 [...]

Mais revenons au fin' amor et au Castelain de Couci (ou Coucy), ce n'est pas tout à fait comme dans certains récits au dénouement plus "classique" (!) où, le mari tue son rival et lui arrache le coeur, ni  comme l'acte de la Dame, qui d'ordinaire (!) dans le cas d'un immense dépit, met volontairement fin à ses jours. L'histoire est ici plus nouée, en voici quelque résumé encore assez léger (!). Le castelain (châtelain) Renaut de Coucy (Couci) se retrouve trahi par une ami jalouse qui va raconter toute l'histoire au mari de la Dame du Fayel. Celui ci décide alors de se croiser et d'emmener sa femme avec lui en Terre Sainte, mais le lecteur (malin) aura compris que cela n'est qu'un vile stratagème pour éloigner sa femme du bel amant qui ne pourra supporter de savoir la Dame, loin de lui et décidera alors de partir lui aussi en Terre Sainte. Le stratagème fonctionne à merveille, Renaut de Coucy s'en va pour la croisade, tandis que l'époux de la Dame au dernier moment, s'y refuse. Le Seigneur du Fayel se trouve provisoirement "débarrassé" de son rival. Pendant ce temps là, Renaut de Coucy  Après s'être distingué par son héroïsme en Terre Sainte, se retrouve mortellement blessé, il meurt sur le bateau qui le ramène en France mais auparavant il demande à son écuyer de faire embaumer son coeur et de le porter à la Dame du Fayel, comme on l'a dit, le mari intercepte le coffret, fait servir le coeur du Châtelain à la Dame, dans un dîner préparé dont elle se délecte, la dame peu après prendra connaissance de la composition du met, et jure qu'elle ne mangera plus jamais de sa vie, elle perd connaissance puis meurt dans d'affreuses souffrances. Le roman de Jakemes, est  bien sûr, plus sinueux que notre résumé et multiplie les extrapolations, les épisodes secondaires, à savoir tout de même que le banquet cardiophage, y est décrit dans ses moindres détails, à commencer par les conseils professionnels du seigneur de Fayel, au cuisinier, pour la préparation du coeur de son rival (coeur séché, précisons le !)  puis servi avec une succulente sauce de poule et de chapons... 

On retrouvera ce thème dans "Le Décaméron" de Boccace, (à moins que les deux récits ne soient encore très liés comme on le suppose) :

Guillaume de Roussillon tue Guardastagne, amant de sa femme, puis il fait manger à la Dame, le coeur de la victime. En apprenant la vérité, la malheureuse se défenestre. Elle meurt et partagera la tombe de son amant.

Boccace décrira lui aussi dans le moindre détail, l'action de Roussillon, lorsque par exemple, il extirpe de ses propres mains le coeur de Guardastagne.

Il prît un couteau et fendit la poitrine de Guardastagne. de ses propres mains, il arracha le coeur de la victime, le fit rouer dans un pennon de lance et le donna à porter à un valet, recommandant que personne ne fût assez osé pour souffler mot de l'affaire puis il remonta à cheval...

Une autre scène (encore plus écoeurante, si j'ose dire) concerne des instructions données à son cuisinier pour préparer le coeur de Guardastagne à la manière d'un coeur de sanglier, du moins, est-ce de cette façon un peu "arrangée" qu'il présentera "la chose". Extrait choisi (dans la langue puis traduit) :

"Prenderai quel cuor di cinghiare e fa che tu ne facci una vivandetta la migliore et la piu dilettevole a mangiar che tu sai ; e quando a tavola saro, me la manda in una scodella d'argento". Il cuoco, presolo e postavi tutta l'arte et tutta la sollecutidine sua minuzzatolo e messevi di buone spezie assai, ne fece un manicaretto troppo bueno.

"Prends ce coeur de sanglier, et tâche d'en tirer le ragoût le meilleur et le plus savoureux dont tu sois capable. Quand je serai à table envoie le moi dans un plat d'argent" Le cuisinier prit le coeur, mettant en oeuvre tout son art et tous ses soins, il le hacha menu, l'assaisonna à point de bonnes épices et en fît un plat délicieux

Nota 1 : Il est bien sûr déconseillé aux lecteurs jaloux d'appliquer ces recettes qui on l'espère, n'ont plus cours aujourd'hui pas plus en France qu'en Italie, une pratique qui "se joue" peut être encore chez Peter Greenaway dont le style baroque et l'oeil délirant (immense bond dans le temps, oblige) ne filmera jamais tout à fait les choses à moitié, (comme dans le film insoutenable mais visuellement et musicalement somptueux,"Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant" sorti en 1989) mais ceci est une autre histoire que je vous raconterai peut être un (certain ?) jour, si nos coeurs, entretemps, s'en trouvent quelque peu épargnés. (Ames sensibles, s'abstenir)

http://www.youtube.com/watch?v=fJTVKTubrt0

Nota 2 : les documents  qui constituent ce billet sont tirés de deux ouvrages "Chanson d'amour du Moyen Age" (cité en haut de page), puis de larges extrait du livre "Le coeur mangé" ou "Histoire d'un thème littéraire du Moyen Age au XIX em siècle", par Mariella Di Maio,  traduit par Anne Bouffard paru aux presses de l'université de Paris-Sorbonne (2005).

Autres liens autour du thème :

: http://www.medieval.org/emfaq/cds/clp9528.htm

http://www.youtube.com/watch?v=pTa_iWVO2rk

http://cedic.chez.com/graal/lachet1.htm

Photo : Retrouvée enfin, la tombe de cette pauvre Madame du Fayel. (L'inscription étant illisible, on dira que c'est la sienne et notre lecteur, (bon public) fera semblant de s'en persuader. Photographiée lors d'une promenade dans l'allée "des femmes infidèles", au cimetière du village médiéval de Bois Ste Marie, il y a bien longtemps... © Frb 2009.

lundi, 03 janvier 2011

Sur le banc du Marquis

Si l'imaginaire risque un jour de devenir réel, c'est qu'il a lui-même ses limites assez strictes et qu'il prévoit facilement le pire parce que celui-ci est toujours le plus simple qui se répète toujours.

MAURICE BLANCHOT : extr. "Après coup", éditions de Minuit, 1983.

Pour le lecteur qui désirerait lire sur un banc plus frais, il suffira de cliquer sur l'imagebanc du marquis.JPG

Sur le banc du Marquis, je me suis réveillée ce matin et je me suis aperçue que tous les chiffres de l'année avaient été changés sans que je n'en sache rien. La neige avait fondu mais le banc demeurait alcestien, plus que jamais, tout entier, situé en un point précis quelquepart entre "La Quiétude" et les monts du Lyonnais. Sur le banc du Marquis, je me disais qu'il serait bon de ne plus penser à rien, comme il est de coutume sur les bancs. Le froid invitant à plus de lascivité à la mesure du temps et de la neige qui fond jour après jour mais au fil de ce souhait, me venaient à l'esprit des tas de trucs et des tas de machins que je ne pouvais empêcher, malgré ma volonté d'atteindre cet état inséparable de l'être qu'on appelle le vide.

Sur le banc du Marquis, j'ai pensé aux feuilles plissées de l'héllébore, à ce petit jardin d'iris jouxtant, dans la banlieue de Lyon, un immense incinérateur à ordures. J'ai pensé à la loutre marine qui posséde l'une des fourrures les plus précieuses au monde et qui a une manière amusante de faire la planche en écrasant des coques de palourdes contre un galet pressé sur sa poitrine tout en portant à sa gueule le meilleur de ces fruits de mer. J'ai pensé que la loutre marine ferait un excellent casse noix ou un gros casse-noisette qui pourrait épater les copains. Sur le banc du marquis j'ai pensé aux jeux décourageants, de patience, de Max Jacob dans "Le cornet à dés", et puis aux disques de Pierre Henry qui remplissent l'air de rock n'roll. 

 

PIERRE HENRY "Teen Tonic"
podcast

 

J'ai pensé à tous les imbéciles qui composent des musiques rien qu'en tapant sur des casseroles, à Napoléon qui ne se trompe jamais, aux mystères non révélés de la boule de gomme. J'ai pensé aux atomes qui s'entrechoquent et au "Miracle du Saint accroupi" dans "Les minutes de sable mémorial". Sur le banc du Marquis j'ai pensé aux triomphes de la psychanalyse, à cet arbre penché qui penche depuis longtemps à cause du vent, j'ai pensé que je ne savais pas si fallait couper l'arbre ou supprimer le vent. Sur le banc du Marquis, j'ai pensé à ces politesses extrêmes qui cachent les plus grandes agressivités, j'ai pensé à l'irrationnel, aux héros qui ne meurent jamais, sur le banc du Marquis j'ai pensé que je pourrais être marquise ou duchesse réincarnée grâce aux voyages dans le passé, (en servante à la harpe en Egypte par exemple). J'ai pensé aux soucoupes volantes qui perdraient leur attrait si on apprenait qu'elles ont été fabriquées par des ingénieurs de l'aéronautique terrienne, j'ai pensé à ces gens qui n'existent qu'en fonction de l'autorisation de ceux qui se proclament leurs supérieurs, à ces autres gens qui se lamentent à propos de petits problèmes et ne s'en prennent jamais à eux mêmes. J'ai pensé au cauteleux, au figé, aux lézardes et à l'opulence, aux tumulus sableux et aux tombes trapézoïdales. Sur le banc du marquis j'ai pensé à ces "pointilleux" qui ont peur d'abîmer leur voiture. J'ai pensé aux voyages en ville en tramway, aux cacahuètes bouillies, aux sonates et aux interludes. Sur le banc du Marquis, j'ai pensé au Marquis qui posséde les clés d'un langage oublié, à la pierre de Rosette et aux mérites de Ptolémée. Sur le banc du Marquis j'ai pensé, à l'exaltation de la volonté jusqu'à sa désintégration finale, menant à l'imagination la plus anachronique et la plus débridée, j'ai pensé à la noblesse du banc malgré l'absence de particule. Aux redondances du menuet qui navigue entre les billets. Sur le banc du Marquis, j'ai pensé encore aux sonates et aux interludes...

 

JOHN CAGE/ JOHN TENNEY : Sonatas and Interludes
podcast

 

Sur le banc du marquis j'ai soudain cessé de penser, j'ai dû rêver que les chiffres étaient devenus équivalents, peut-être insignifiants et que par conséquent le monde aurait peut-être une forme très différente si personne ne savait compter. J'ai pensé que l'année prochaine aurait lieu avant cette année mais en l'ignorant bien, nul d'entre nous ne devrait pour l'heure s'en soucier. Sur le banc du Marquis j'ai pensé...

Photo : Le banc du Marquis, situé entre la quiétude et les monts du Lyonnais près des dunes et de la forêt (enchantée) jouxtant le château de Montrouan, quelquepart en recoin d'un jardin d'hiver, bien caché au fond au Nabirosina. Photographié aux derniers jours de December.© Frb 2010.

dimanche, 02 janvier 2011

Snow-fumeur

 Ou 23 secondes de délit 100% naturel


samedi, 01 janvier 2011

2011 sauts de biche

Le temps ressemble […] à un instant irrésistible, et le présent à un écueil, contre lequel le flot se brise, mais sans l'emporter

ARTHUR SCHOPENHAUER "Le monde comme volonté et représentation", traduit par A.Burdeau, PUF, 1966.

biche.JPGJ'avais d'abord pensé réunir 2011 élans et fêter ainsi dans les fastes le passage de l'an 10 à l'an 11, comme l'an dernier, mais l'an dernier je n'avais réussi à vous ramener qu'un seul élan, (plus faux que vrai) et il avait fallu pour camoufler la précarité de notre entreprise, que je gonfle (ou gonflâ) mon discours, de superlatifs rien qu'optimistes afin d'assurer avec un semblant de prestige, l'entrée dans 2010. Voilà chose faite (fût faite et déjà dépassée). Cette année je tiens à présenter mes voeux avec plus de sérieux d'une façon vraie de vraie en restant simple, alors qu'au fond de moi même se joue un dilemme cornélien, qui ne vient pas de corne (de biche ou d'élan) mais de corneille, oiseau très sombre, ce dilemme concerne le vrai faux, le faux vrai et le vrai-vrai. Comment choisir ? C'est compliqué parfois de trier le bon grain de l'ivraie, pour ce qui est du vrai-vrai, j'avoue, par une supersition idiote que je crains le jour de l'an comme la peste, j'ai peur que le changement de chiffre nous ramène des tas de cataclysmes avec des conséquences épouvantables. Alors dans ces cas là, mon passage, j'aimerais l'effectuer discrètement, à lire tranquille cachée sous la table, recroquevillée dans un placard un livre d'Arthur Schopenhauer, prononcer = [ˈartʊr ʃoːpʰœnhoːwøʁ], un truc qui parlerait de la volonté nulle part en aucun temps et qui dirait par exemple que la fin de l'année et le début de l'autre ça n'existe pas, qu'il y aurait mettons toutes sortes d'années qui seraient résumées ou pas résumées dans l'instant voire qu'il n'existerait aucune sorte d'année mais que ça serait en un point qui serait ici ou là et qui ferait que seul le présent existerait et pas le reste. Extrait :

Avant tout, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que la forme propre de la manifestation du vouloir […], c'est l'instant, le présent seul (sans référence au passé et à l'avenir - la notion d'instant est plus appropriée) , non l'avenir, ni le passé ; ceux-ci ne doivent pas être appréhendés comme existence mais seulement comme expression de "la Volonté", relativement à une connaissance qui obéit au principe de raison suffisante.

Tout pourrait s'éclairer, et justifier logiquement qu'en 2011, les sauts de biche arrivent (arrivassent) par ici quatre jours après le jour officiel, mais restent (restâssent) symboliquement, très investies dans le jour J. Pour le quatrième jour, ce serait déjà moins intimidant, on aurait laissé aller les autres devant, en éclaireurs aux premiers temps du jour J, vérifier s'il n'y a pas de danger et on arriverait juste après, comme des fleurs au premier jour d'un quatrième instant (ou le contraire) avec un faux semblant d'avance je veux dire de jeunesse, c'est même ce que j'appelerai "l'avant garde de l'instant", si on regarde le temps comme le fait le roi Arthur ʃoːpʰœnhoːwøʁ]...

C'est sur cette réflexion très intéressante que je vous remercie lectrices z'et lecteurs (z'adorés) d'avoir été nombreux à venir lire, commenter et encourager ce petit blog en 2010. Je vous souhaite à toutes et à tous une majestueuse année 2011, au rythme doux d'un saut de biche, je rate mon projet de magnificence (2011 élans c'était un peu présomptueux) mais je peux vous assurer et jurer sur la tête de Melle Pugeolles, que cette année point de faux vrai, la biche sera plus vraie que vraie et comme le disait Camille St Saëns à Georges Orwell lors d'un bal costumé donné en l'honneur des bêtes d'Angleterre et d'Irlande. (je cite) :

Mieux vaut un petit saut de vraie biche qu'un pas de géant de faux élan

 En attendant de prochaines mises à jour, le situ Raoul Vaneigem me soufflera le mot de la fin ou du début. Une Cerise sur 2011 sauts de biche. A méditer bien sûr.

 Pour un monde de jouissances à gagner, nous n'avons à perdre que l'ennui.


 Soyez heureux en 2011, autant qu'il vous sera permis. 

 Ne visez pas moins que l'excellence et l'année passera comme un rêve...


 

Photo :  Premier saut de la vraie biche sur l'immaculée année 11, photographié au Parc de la tête d'Or en Décembre à Lyon © Frb 2010

vendredi, 31 décembre 2010

Jour de blanc

 Or ne trouverent ilz point là, sur l'heure, de croye ou de terre blanche pour marquer, à raison de quoy ilz prirent de la farine.

JACQUES AMYOT 

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BEN KAMEN : "Clouds and snow"

podcast

 

Le monde est tellement blanc qu'on se croirait presque au jour de l'an. On pourrait même se souhaiter une bonne année si on osait... Mais je crois qu'on va attendre le retour des animaux... (A suivre)

Photo: Un léger saupoudrage. Neige et fonte des neiges au jardin du Marquis. Nabirosina. Dernier jour de December. © Frb 2010

dimanche, 26 décembre 2010

Le Fripon du Grand Nord

Choses qui s'échouent
Je vis dedans
Vieux roseaux morts
Echoués sur le bord du lac,
Je m'enroule dedans
Je vis dedans, un temps.
Je peux le faire

Chant des indiens Crees

bonhomme014.JPGNous sommes dans les marais du Canada, dans les forêts subarctiques du continent américain chez les indiens Crees, là où l'hiver est des plus rigoureux et où le thermomètre descend si bas qu'il n'y a plus de gibier. Les pièges demeurent vides et les rares familles d'indiens qui ont désiré préserver le mode de vie de leurs ancêtres n'ont plus d'autre solution que d'imiter les animaux, ils hibernent sous la tente, travaillent tant qu'ils peuvent les peaux souvent en proie à la faim, ils s'occupent. De brèves journée font suite à d'interminables soirées, où l'ancêtre toujours présent attend son heure pour transmettre les histoires d'autrefois, des récits bien souvent burlesques qui appartiennent pourtant au sens le plus sacré de la cosmologie des indiens Crees, des légendes débridées où se rejoue le savoir fabuleux des chasseurs trappeurs livrées aux espaces hostiles, et aux comportements imprévisibles des animaux. Ces légendes sont toutes liées, à la mémoire des origines, venus d'une époque où les hommes et les animaux n'étaient pas séparés, et l'on raconte qu'en ces temps presque indicibles les hommes et les animaux parlaient le même langage, tous les animaux parlaient ainsi comme une conséquence prévisible et les esprits n'hésitaient pas à apparaître, ainsi le Trickster par exemple (l'équivalent du Lutin dans les cultures des indiens d'Amérique  une divinité chaotique, indispensable car sans elle, une société serait sans âme), était d'abord "joueur de tours", on l'apparenterait volontiers au Fripon dont Paul Radin co-auteur du livre "Le  Fripon divin" écrivait :

Il y a peu de mythes dont nous puissions affirmer avec autant d'assurance qu'ils appartiennent aux plus anciens modes d'expression de l'humanité ; peu d'autres mythes ont conservé leur contenu originel de façon aussi inchangée. (...) Il est manifeste que nous nous trouvons ici en présence d'une figure et d'un thème, ou de divers thèmes, doués d'un charme particulier et durable et qui exercent une force d'attraction peu ordinaire sur l'humanité depuis les débuts de la civilisation.

Le Fripon ou Trickster ne connaît ni la bienséance ni les règles qu'il enfreint toutes sans vergogne. Il déclenche toutes les catastrophes, commet toutes les maladresses, tombe aussi dans tous les pièges y compris dans ceux qu'il tend lui même, son parcours est celui d'un apprentissage par l'absurde. Et c'est toujours au terme de cet apprentissage qu'il deviendra autre, ou un être humain ou quelque chose qu'il n'était pas au départ, son trait de caractère est l'ombre. Cette créature surnaturelle rudimentaire mais très rusée, empruntait à loisir toutes les formes possibles, sillonnant un univers incroyable qui ne se fixait dans nulle causalité définitive. Le Trickster se jouait de tous et de chacun à son grand contentement, il semait dans son sillage mais avec une ingénuité particulière, des biens essentiels à l'humanité, du moins était ce la vertu de ce goinfre lubrique plus pressé d'assouvir ses désirs que de faire du mal à quiconque, il s'opposait au Windigo un géant féroce cannibale, et l'homme préférait le Trickster, innocemment roublard capable de dérober les biens sans principe, ensuite, il revenait alors à la loutre, au canard, à l'ours ou au lynx de lui rendre la pareille, et à l'homme d'en tirer des enseignements. La revanche était peu aisée car le Trickster avait le pouvoir de revêtir des apparences telles qu'on ne pouvait le soupçonner comme celles du coyote, du corbeau ou du lièvre blanc et aussi d'un inconnu dans nos contrées: le glouton. Ces apparences variaient au coeur des récits, également selon les régions. Chez les Crees des marais habitants du Manitoba, les anciens le connaissaient sous le nom de Wichikapache (le vantard), et c'est en grande partie à cet avatar du "joueur de tours", que les récits sont consacrés. Battant en brèche notre représentation du monde où les animaux étaient avant tout un gibier, la représentation des indiens Crees établit avec les bêtes et la nature un contrat compliqué assorti de règles éthiques et d'interdits fondés sur l'absolu respect pour les vivants ; sans doute est ce pour cela que nos civilsations s'en sont retrouvées fascinées parfois même à outrance jusqu'à la caricature, alors peut être faudrait il relire ces livres qui ont tenté de rapporter au plus près et assez fidèlement les paroles et récits des indiens Crees comme "L'os à voeux"  (os magique), propos et récits recueillis, traduits du Cree en américain et présentés par Howard A. Norman. (Traduction française de de Laurent S. Munnich collection "La mémoire des sources",  et paru au Seuil en 1997). Un livre fortement conseillé par la maison, l'ouvrage est officiellement  présenté ainsi :

Un printemps près du lac Winnipeg, une oie des neiges apparut, très haut dans le ciel, isolée. Elle descendit en planant, se posa sur le lac et nagea jusqu'au rivage. Tout près, alerté par le vent qui apportait à ses narines l'odeur de l'oie, un lynx se tapit, bien silencieusement. L'oie tendit le cou un instant, aux aguets. Mais avant même qu'elle eût pu s'envoler, le lynx l'avait attrapée et la broyait entre ses dents. Il en dégusta jusqu'aux os et aux plumes. Soudain, alors qu'il allait briser un os pour en sucer la moelle, un homme poussa un cri, et en un instant le lynx se retrouva en haut d'un arbre. Parmi les débris de l'oie, l'homme trouva un os dont on dit qu'il protège le coeur - un os à voeux-  il le contempla avec curiosité. Or, il découvrit bientôt que cet os était un instrument de métamorphoses qui lui permettait de jouer des tours . Grâce à lui il pouvait faire apparaître des choses, simplement en en faisant le voeu, et pouvait aussi changer sa propre apparence, ou encore créer toutes sortes de situations.

Voilà l'histoire de la découverte de "l'os à voeux", telle que Jacob Nibénegenesabe, "achimoo" (conteur) fameux parmi les Indiens Crees des Marais, l'a rapportée au poète américain Howard A. Norman qui a vécu parmi les Crees pendant de nombreuses années. Mais au lieu d'en parler encore je vous livre un très court extrait de ces nombreux récits à lire sans modération, ce serait même une très belle idée de cadeau en after ou pour qui considère que Noël peut se fêter chaque jour de l'année ou juste quand il nous plaît. Extrait :

"Une nuit / il y avait un ours dans un champ / C'était la pleine lune / Soudain, les poils du dessous de la tête / s'envolèrent vers la lune / Je me détournai rapidement / et fis semblant de retirer une épine / de mon pied / L'ours / vit ses poils qui flottaient au clair de lune / Il grimpa dans un arbre / mais, alors qu'il approchait de ses poils / d'autres, encore plus nombreux, s'envolèrent vers la lune / J'étais toujours en train de retirer mon épine du pied / "Tu m'as pris mes poils" / me cria l'ours / "Non, c'est la lune qui te les a pris" répondis-je / L'ours / grimpa plus haut dans les arbres / "A ta place je ne ferais pas ça!" dis-je / "Cette lune / te veut sur elle!" / L'ours grimpa plus haut / C'était plus fort que moi / Je fis un voeu pour qu'il flotte au clair de lune! / D'abord je le fis monter en l'air / Puis je le fis descendre / Et cela plusieurs fois / Je continuais à m'occuper de mon épine dans le pied / pendant tout ce temps / "Ok, lune ! ou tu me prends / ou tu me laisses descendre!" hurla l'ours / Je fis un voeu pour qu'il descende / Alors il courut vers moi / Il savait que c'était moi qui lui jouais un tour! / Je courus - Vous auriez dû me voir courir! / "Tu cours bien vite / pour quelqu'un qui a une épine / dans le pied!" cria l'ours / à mes trousses."

Il existe un autre chouette ouvrage que les enfants ne bouderaient pas, il leur est totalement destiné, lecture à partir de 9 ans (personnellement ça me va très bien, et j'adorerai toujours certaines belles collections réservées aux moins de 15 ans) le petit livre est intitulé les "10 contes du grand Nord", il est également signé Howard A Norman traduit par Catherine Danison illustré par Diane et Léo Dillon, et paru chez Flammarion père Castor dans la collection Castor poche Junior, il relate assez bien tout cet imaginaire du grand Nord les 10 contes sont originaires D'Alaska, du Groenland et de la Sibérie, parus en 1999, je l'avais sorti du hasard d'un tas en vrac dans une caverne de la rue Michelet,  autrement dit dans l'improbable bouquinerie de L'abbé Pierre à Neuilly Plaisance mais je crains que l'ouvrage ne soit aujourd'hui plus disponible dans les belles librairies (m'a -ton dit) , mais il y aura toujours moyen, pour les malins d'aller chiner un peu, ici et là, les 10 nouvelles étant de pures merveilles à savourer... Pour tenter le Fripon lecteur il est parmi toutes ces dix,  une histoire de poupées ornythorynques qui peuvent se transformer, une autre tout à fait délicieuse où un pêcheur épouse une mouette... Je ne saurais vous en révéler davantage, et par l'art de je ne sais quel enchaînement tiré par une plume d'oie sauvage  j'ajouterai une very spéciale dédicace à l'unique habitant du Canada,  disons, seul et unique, que je connais ici, pour qui les contes et les voyages nous acheminent "au plus loin" mais surtout "au plus près" par d'improbables autant qu'exquises correspondances...

Photo: Le Trickster du Nabirosina né des premières fontes des neiges piétinées par un pas de chat (sauvage evidemment). Vu en Décember, un peu après Noël.© Frb 2010.

samedi, 25 décembre 2010

Quelques pas dans la neige...

Le plus bel arrangement est semblable à un tas d'ordures rassemblées au hasard.

 HERACLITE : 
citation in "Les penseurs grecs avant Socrate", trad. Jean Voilquin, éditions, Garnier Flammarion, 1964.

blanc205.JPGEffacées les fadaises, sauteries et vies déplaisent, les neiges vont éternelles, sur le pur iris des narcisses. Un parfum de feuille morte brûle au cordage, ce noeud engrange des voeux tels des graines. La neige vient, nous protège de toutes sortes de chaleurs humaines. L'oeuvre pure a vécu ses heures de grâce. L'oeuvre au noir ne passera pas au blanc. L'alchimique ratage du subtil à l'épais allant à sa cime comme aux déserts ouvre un fossé rempli d'enfants qui jouent sur du papier brillant. L'un renait l'autre meurt, l'un n'est plus au souci de savoir comment renverser ses joujoux, il les range à nouveau bien à leur place, ne les prêtera pas aisément. L'autre s'en accommode tout comme du triste temps. Les ans se suivent, on les relie à peine. Une barque gèle au rivage percée de balles à blanc.

Sur les vaisseaux d'un monde retombé en enfance je me consacre au menuet, "une danse à trois temps gracieuse, et noble, à mouvements modérés".

"Le plus court qu'on peut le faire c'est le meilleur. Mais lorsque l'on est parvenu au point de le bien danser, on peut de temps à autre y faire quelque agrément" (1) 

 

 1 2 : demi-coupé du pied droit
3 4 : demi-coupé du pied gauche
5 : pas élevé du pied droit
6 : pas élevé du pied gauche
(2)


 On pourrait préférer la gigue ou quelque sarabande qu'on danserait un ruban sur les yeux dans un jardin anglais, pour ne pas s'enflammer trop vite, mener l'hiver à l'apogée de quelque réchauffement pas plus intéressant qu'un saut de mésange à tête noire dans la neige blanche comme nos linges qui sèchent à la buanderie au fond d'une machine à sécher, autre cadeau du Père Noël, du beau père, ou d'une belle soeur qui dit "nous, cette année, on offre utile" comme on dit chez les grands. Nous pourrions apparaître soucieux du sentiment. "Mais ça ne risque pas mon pauvre vieux, nous sommes gelés depuis longtemps !", si portés à nous mêmes, effacés des romans, mais encore paradant devant la sarabande tout comme le mousquetaire héroïque nous agitons nos pieds n'importe comment, là, devant l'assemblée, dans la gloire de nous, le désir qu'on nous loue avec la générosité dans notre caractère, nous crions pour la sarabande "Pardieu, si je la sais !", déguisés comme un d'Artagnan, "lui qui ne savait rien du tout, mais qui voulait avoir l’air d’être au courant" (3) 

A peine signifiée l'illusion de nos fêtes réveille aux mesures de l'enfance le souvenir d'une carotte plantée dans un bonhomme de neige en guise de nez grossier ou fin, humant par la vitre d'une fenêtre fermée la truffe dans nos assiettes, ses arômes tout puissants et le sourire qui fuit déjà, nous serons hantés en dedans par l'an qui vient, ce spectre, nous couvrira de cotillons nous abolira d'estampies et nous battrons du pied gaiement par un mouvement d'aise oubliant un instant ce pli de rêveries, la tristesse, ces voeux vieux de l'année dernière qui ne sont jamais advenus. A l'oubli la maldonne, incompris, les joueurs tricheront pour retrouver leur fausse joie d'antan puis s'en iront jeter leurs souliers dans la sapinière, une dernière fois peut-être.

BASEMENT 5 : "Last White Christmas"

podcast

 

Références des citations : (1) et (2), extr "Le Maître à danser" de Pierre Rameau (Paris 1725) / (3): extr. Alexandre Dumas, in "Les Trois Mousquetaires", VIII (115).

Photo : Salut doux de l'hiver par la patte (du loup ou de l'agneau ?) qui vous souhaite bon Noël, (pas si joyeux, point trop n'en faut) photographié le 25em jour de December, quelque part sous un conifère dans les bois du Marquis de Montrouan © Frb 2010.

vendredi, 17 décembre 2010

Descendre

On n'échappe pas au spectacle du bonheur.

MAURICE BLANCHOT : extr. "Le ressassement éternel" éditions de minuit 1983

vitrineG.JPGTout est venu un jour de Décembre, le ciel était blanc, le vent écrasait les visages, la neige avait neutralisé nos ombres on lisait sous la peau des gens. Il suffisait qu'un seul s'immobilise pour que les autres s'y perdent complètement. Des groupes de jeunes riaient de ces passants ces "vieux" qui patinaient maladroits. Nul ne reconnaissait ce qu'il avait connu la veille, sans point d'appui réel, on se croyait déjà glissant vers d'autres mondes. Malgré tout cela "le spectacle continuait", il y avait sur la colline, une ferme des animaux, avec des moutons noirs, des chèvres à houpettes ou à sabots bleus, on rentrait sous des bâches visiter la foire aux produits régionaux, où des apiculteurs déguisés en abeilles avec des ailes en papier crêpon sur le dos, vendaient leur miel, tous les pots dérivés du miel, le "pain d'épice fait maison" et d'éclats d'orangettes, de noisettes. Le prix faisait tourner la tête, à ce qu'en disait la Jeanne Mouton qu'on voyait venir de loin à cause des tas de machins qu'elle portait en bandoulière sur une grosse veste dans les tons de marron tricotée main au point mousse, elle disait :"ce pain d'épice on le trouve à l'hyper-Ryon de Vaise, trois fois moins cher, et pour sûr qu'à ce prix là, ils nous font payer le papier crépon de leur ailes, les picsous !... "Des ailes ! on en avait à l'intérieur dans le dos, qui n'avait pas poussé pas besoin de papier crêpon !". Le vent nous décollait du sol et quand ce n'était pas le vent c'était la neige qui devenait toute noire et nous mettait encore le moral à zéro, c'était ou tout ou rien. On pataugeait là dedans, on se battait à moulin de bras contre la météo, on se battait tout court pour être les premiers au chaud, un peu comme  en été quand on irait à la mer, on voudrait tous prendre la place sur le sable blanc, là bas loin des serviettes-éponge, sans personne pour nous  déranger, on voudrait tous la plus belle place pour étudier la vie des coraux hermatypiques...

Mais ce coup-ci dans la neige, on était trop nombreux, ceux qui s'en sortaient le mieux c'était ceux qui faisaient les affaires, car ils avaient leur stand à eux, et nous le soir on rentrait chez nous fatigués à force d'avoir pataugé dans cette boue, les yeux piqués par les allées venues entre des stands chauffés à quasi 30° et le froid jusqu'à - 8 ° (confirmé par l'Evelyne Dalhia à la télé"). Quand on rentrait, chez soi, chez nous, chez eux, on croisait dans les vitrages de nos entrées d'immeubles, nos visages chiffonnés, des yeux qui n'étaient plus les notres, exorbités rouges virant violacés et nos paupières enflées nous faisaient un piteux regard animal, on avait l'air d'avoir subi "toutes les misères possibles et inimaginables" qu'elle disait mademoiselle Mouton. Tout cela n'était pas si terrible, on était simplement des êtres humains traqués par nos cadeaux. Tout en haut du visage ça se fendillait aussi, ensuite dans la salle de bain, on se prenait en pitié soi même, devant la grande glace, on se requinquait, on se séchait. Un vent tiède juste entre les yeux, on s'ouvrait aux secrets du Calor ; avec les crèmes, les baumes de la Norvège garantis sans parfum et sans paraben, on se retrouvait un peu. On allumait à 20H09, le feuilleton "Le coeur a ses raisons" il fallait passer la publicité, le Fanta la Danette, le trèfle parfumé et puis la bande annonce d'un hommage aux chanteurs morts des années 70 avec son invité-surprise, puis tous les bêtisiers. On feuilletait le télé Z, pour voir l'heure du Louis la brocante, il y aurait les réclames pour la capote anglaise, l'acné juvénile, le mal de gorge et le streptocoque, ça venait toujours au mois Décembre  les macarons suchard, tous les marrons glacés, et puis après la météo, encore qui revenait. La Jeanne Mouton elle avait attendu la journée en frottant un peu ses carreaux, les veines de ses vieilles mains, étaient comme les sentiers de son enfance, une guerre, ses endeuillés, mais loin. Le père qui rentrait de la chasse avec son grand fusil dans le dos, plus tard l'époux qui finit sa vie en charrette, toutes ces vies qui partent en sucette dans la panade, la Jeanne, le Georges, et les gars du chantier avec les chaussures à semelles crantées qui s'essuient pas dans le paillasson, la peur de la glissade, tout un tintamarre dans la tête, les annonces au supermarché des promos sur les bocaux de haricots blancs, les volets fermés de melle Branche, le coup de fil du régisseur qui veut qu'on enlève les plantes vertes de l'allée à cause des gars des internettes qui viennent poser la fibre optique, les cadeaux à penser, Le sapin, les étoiles, la crêche, les escabeaux, les guirlandes dans la boite en carton avec les santons de provence, les courses pour le lendemain il faudrait penser au séjour à Tignes chez les cousins, acheter le billet de train, faire tous les magasins avec la queue être dans la queue, attendre. Les journées seraient longues, "heureusement, qu'elle nous disait, disait la Jeanne Mouton, heureusement que  tous les soirs, pour se reposer on retrouve notre feuilleton". Nous on n'était pas d'accord avec ça, nous, on détestait tout ce qui passait et repassait dans cette télévision mais pour une fois, on ne contrarierait pas la Jeanne Mouton, on s'installerait bien comme il faut sur le canapé en velours, on mettrait sur ses genoux un plateau avec des affaires faciles à manger, on appuierait sur le bouton, on attendrait en s'énervant un peu, que se terminent leurs informations, avec ces politiques "toujours la même chanson" et quand reviendrait le générique de notre feuilleton, comme chaque soir à la même heure, on retrouverait nos héros préférés, un brin magiques qui nous ressemblaient parfois, ils faisaient tous parti de la famillle à présent ; c'était comme la famille, sans les inconvénients. Oui, quand on entendait le générique, on était aux abois, on serrait la télécommande tout contre nos cuisses et on disait à tous ceux qui étaient là : "taisez vous ! ça commence !".

Photo: Un petit manège miniature dans la vitrine raffinée d'un marchand de je ne sais plus quoi du côté de la place Saint Nizier photographié à Lyon presqu'île, en December.© Frb 2010.

mercredi, 15 décembre 2010

Déserts

Il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente

CAMILLE CLAUDEL

Il y a toujours quelques sons dans les images image_0201.JPG

Je désespère parfois de ne pas vous amener là où il serait possible de me comprendre, je vous montre un chemin et vous me répondez qu'il mène nulle part, il ne s'agit que d'un chemin. Vous pensez aux destinations, vous êtes pressé d'arriver, et pendant nos conversations, je pose très patiemment un mot qui pourrait engendrer l'oisiveté, l'immobilité, d'invisibles ramifications tout cela me transforme à mesure que je parle. Cette façon ne me permet pas de songer à l'avenir.

Ce dernier jour est mon premier dernier jour ensuite je serai autre. Vous me regardez marcher au hasard, et vous dites que je patine, qu'il est impossible de savoir où je vais et cela vous angoisse. Vous préféreriez encore que je vous désigne "nulle-part", je mettrai une croix sur une carte. Je vous dirai "nous sommes ici" cela vous apparaîtrait encore comme une destination. Ainsi dois-je demeurer toujours un peu extérieure à ce pas qui est au dedans de moi, et qui ôte le sens à ma parole dès que j'essaie de vous le décrire. Si ce pas pouvait s'acheminer sans moi, je le laisserai vous conduire et m'abandonnerai là.

Je retrouve l'altitude dans des décisions singulières, de quoi nourrir des aventures d'une autre espèce, les convier à mesure, plutôt que d'attendre une providence ou un événement susceptible de renverser mes constructions. Un miracle pourrait-il durablement nous transformer ? Ne finirions-nous pas par nous en lasser comme du reste ? Le mener tout à l'ordinaire sans nous apercevoir à côté de quoi nous passons, sans nous soucier que cette chose qu'il nous a plu de saccager est arrivée une fois et ne reviendra plus jamais, quoique nous fassions. L'absence d'entretien tue nos forces. Le sacré, n'est pas ce quu'on croit il est plus libre toujours un peu hors de ce qu'on en a fait. St Paul n'a-t-il pas déclaré : "Tout est permis ?". On peut aimer les saints et ne pas croire en leurs prières ni en leurs Dieux.

Je songe à la voie de Tristan : sa passion désirait aimer sans limite au delà des formes et du temps, au delà du moi désirant, au delà de tous les attachements terrestres. Sa passion désirait ce cercle où l'amant et l'aimée puissent se confondre en un seul être dans le règne sans fin de l'amour sans réveil, alors rien serait ni vrai ni faux, ni tien ni mien, ni séparé. Si cela était de nos mondes, nous ne pourrions pas l'accepter, car nous serions dans l'innommable. Le silence qui naîtrait de cette confusion, de ces joies inconnues, de ce pouvoir délivrant toutes les possibilités humaines, nous serait intenable.


Dans le flot houleux
Dans l'éclat sonore
Dans la tourmente
Infinie du souffle du monde
S'engloutir
S'abîmer Inconscient
Joie suprême

Photo : Transformation d'une affiche de mode en simple cri encore humain, vue dans la vitrine d'une boutique de prêt à porter masculin au seuil d'un centre commercial pour lequel je ne ferai pas de publicité, c'était donc quelque part à Lyon, rive gauche, en Décembre .© Frb 2010